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BIBLIOTHÈQUE ARCHEOLOGIQUE ET HISTORIQUE
DE L’INSTITUT FRANÇAIS D’ARCHEOLOGIE
D’ISTANBUL
V
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
Etudes comparatives
PAR
Emile BENVENISTE
DÉPOSITAIRE
LIBRAIRIE ADRIEN MAISONNEUVE
n, RUE SAINT-SULPICE
PARIS, VI e
1962
DANS LA MÊME COLLECTION
I. Askidil Akarca, Les monnaies qrecques de Mqlasa, 103 pp. et
20 planches in-8°.
IL Raymond R. Jestin, Nouvelles lablettes sumériennes de Suruppak
au Musée d’ Istanbul, 19 pp. et 34 planches in-4°.
III. Xavier de Planhol, De la plaine pamphylienne aux lacs
pisidiens, Nomadisme et vie paysanne, 495 pp., 99 planches et
une carte in-8°.
IV. Paul Moraux, Une imprécation funéraire à Néocésarée, 56 pp.
et 4 planches in-8°.
VI. Emmanuel Laroche, Dictionnaire de la langue louvite, 179 pp.
in-8°.
VIL Georges Dumézil, Études oubykhs, 76 pp. in-4°.
VIII. Pierre Devambez et Emilie Haspels, Le sanctuaire de Sinuri
près de Mylasa, II e partie : Architecture et céramique , 45 pp.
et 29 planches in-4°.
IX. Georges Dumézil, Documents analoliens sur les langues et les
traditions du Caucase, tome I, 115 pp. in-4°.
X. Irène Mélikoff, La geste de Melik Dani§mend, Élude critique
du Dani§mendname, tome I, Introduction et traduction, 460 pp.
in-8°.
XI. Irène Mélikoff, La geste de Melik Dani§mend, tome II, Édition
critique avec glossaire et index, 352 pp. et 6 planches in-8°.
XII. Robert Mantran, Istanbul dans la seconde moitié du
XVII e siècle, Essai d’histoire institutionnelle, économique et
sociale, 750 pp. et 8 planches in-8° avec cartes.
XIII. Louis Robert, Noms indigènes de l’Asie Mineure gréco-
romaine, volume I.
XIV. Pierre Devambez, Bas-relief de Téos, 32 pp. et 8 planches
in-4°.
A paraître, en préparation :
Halet Çambel, La nécropole et la culture de Yorian.
Louis Robert, Un culte indigène de l’Asie Mineure: le Saint et
Juste, Hosion et Dikaion.
Louis Robert, La géographie par les monnaies, Les monnaies
grecques et la géographie historique.
André Dupont-Sommer et Louis Robert, Hiérapolis-Caslabala
de Cilicie et sa déesse.
Louis Robert, Cilicie.
Jeanne Robert et Louis Robert, Toponymie antique et toponymie
turque en Anatolie, Contribution à la carte historique de l’Asie
Mineure.
Roland Martin, Le chapiteau ionique, Origines et évolution.
Louis Robert, Pour la géographie byzantine de l’Anatolie (Lydie
et Mysie, Sur la Vie de Saint Pierre d’Alroa).
André Grabar, Éludes sur la sculpture byzantine à Constantinople.
Jean Aubin, L’histoire du règne de Soliman le Magnifique par
Celalzade Koca Ni§anct.
Robert Mantran, Règlements du port de Basra au XVI e siècle.
Xavier de Planhol, Géographie humaine de l’Est des chaînes
Pontiques.
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
DANS LA MÊME COLLECTION
I. Askidil Akarca, Les monnaies qrecques de Mqlasa, 103 pp. et
20 planches in-8°.
IL Raymond R. Jestin, Nouvelles tablettes sumériennes de Suruppak
au Musée d’Istanbul, 19 pp. et 34 planches in-4°.
III. Xavier de Planhol, De la plaine pamphylienne aux lacs
pisidiens, Nomadisme et vie paysanne, 495 pp., 99 planches et
une carte in-8°.
IV. Paul Moraux, Une imprécation funéraire à Néocésarée, 56 pp.
et 4 planches in-8°.
VI. Emmanuel Laroche, Dictionnaire de la langue louvite, 179 pp.
in-8°.
VIL Georges Dumézil, Études oubykhs, 76 pp. in-4°.
VIII. Pierre Devambez et Émilie Haspels, Le sanctuaire de Sinuri
près de Mylasa, II e partie : Architecture et céramique, 45 pp.
et 29 planches in-4°.
IX. Georges Dumézil, Documents analoliens sur les langues et les
traditions du Caucase, tome I, 115 pp. in-4°.
X. Irène Mélikoff, La geste de Melik Dani§mend, Étude critique
du Dani§mendname, tome I, Introduction et traduction, 460 pp.
in-8°.
XI. Irène Mélikoff, La geste de Melik Dani§mend, tome II, Édition
critique avec glossaire et index, 352 pp. et 6 planches in-8°.
XII. Robert Mantran, Istanbul dans la seconde moitié du
XVII e siècle, Essai d’histoire institutionnelle, économique et
sociale, 750 pp. et 8 planches in-8° avec cartes.
XIII. Louis Robert, Noms indigènes de l’Asie Mineure gréco-
romaine, volume I.
XIV. Pierre Devambez, Bas-relief de Téos, 32 pp. et 8 planches
in-4°.
A paraître, en préparation:
Halet Çambel, La nécropole et la culture de Yorlan.
Louis Robert, Un culte indigène de l’Asie Mineure: le Saint et
Juste, Hosion et Dikaion.
Louis Robert, La géographie par les monnaies, Les monnaies
grecques et la géographie historique.
André Dupont-Sommer et Louis Robert, Hiêrapolis-Caslabala
de Cilicie et sa déesse.
Louis Robert, Cilicie.
Jeanne Robert et Louis Robert, Toponymie antique et toponymie
turque en Anatolie, Contribution à la carte historique de l’Asie
Mineure.
Roland Martin, Le chapiteau ionique, Origines et évolution.
Louis Robert, Pour la géographie byzantine de l’Anatolie (Lydie
et Mysie, Sur la Vie de Saint Pierre d’Atroa).
André Grabar, Éludes sur la sculpture byzantine à Constantinople.
Jean Aubin, L’histoire du règne de Soliman le Magnifique par
Celalzade Koca Ni§anci.
Robert Mantran, Règlements du port de Basra au XVI e siècle.
Xavier de Planhol, Géographie humaine de l’Est des chaînes
Pontiques.
BIBLIOTHEQUE ARCHEOLOGIQUE ET HISTORIQUE
DE L’INSTITUT FRANÇAIS D’ARCHÉOLOGIE
D’ISTANBUL
V
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
Etudes comparatives
PAR
Émile BENVENISTE
DÉPOSITAIRE
LIBRAIRIE ADRIEN MAISONNEUVE
il, RUE SAINT-SULPICE
PARIS, VI e
1962
I
AYANT-PROPOS
Au moment où les études hittites s’élargissent et annexent
de nouveaux domaines, on prend mieux conscience du point
atteint par l’étude linguistique et comparative du hittite,
qui depuis un certain temps n’a guère marqué de progrès
notable. Les manuels ne manquent pas. Mais les lignes
générales de l’interprétation et les faits utilisés demeurent
à peu près les mêmes.
Il nous semble cependant que le hittite contient beaucoup
plus que ce qu’on en a tiré jusqu’ici. On voudrait, dans les
pages qui suivent, faire au moins pressentir l’enrichissement
que pourrait en recevoir la comparaison indo-européenne.
Notre recherche a été orientée par une double préoccupation.
D’une part, nous avons tenté d’accroître la matière même
de la comparaison, en indiquant un certain nombre de
correspondances nouvelles dans les différentes parties de la
morphologie hittite. De l’autre, nous nous sommes attaché
à montrer ce que des comparaisons déjà acquises recélaient
d’enseignements implicites et souvent ignorés, et comment
elles pouvaient éclairer le développement d’autres langues.
C’est dire que nos études visent avant tout des fins compa-
ratives et installent les problèmes hittites dans la perspective
indo-européenne, même quand elles procèdent par voie
d’analyse descriptive. Le lecteur ne trouvera pas ici de
nouveauté philologique ni de matériel inédit. Nous avons
à dessein choisi les faits les mieux établis, et les citations
sont prises aux éditions les plus accessibles des textes hittites.
Tout ce que nous proposons sera, dans son fondement textuel,
facile à vérifier. Inversement, nous avons présenté les données
prises aux autres langues indo-européennes d’une manière
qui ne rebutât pas les hittitologues.
Notre collègue et ami M. Louis Robert a bien voulu faire
confiance à notre dessein et accueillir ces recherches dans
la collection qu’il dirige. Qu’il soit remercié ici de l’hospitalité
amicale dont bénéficie notre étude.
E. B.
CHAPITRE PREMIER
REMARQUES SUR LA PHONÉTIQUE
On sait que dans la phonétique du hittite s’amalgament
deux ordres de problèmes : ceux de l’interprétation des
graphies et ceux du phonétisme propre. Nous n’atteignons
et ne pouvons interpréter le phonétisme qu’à travers les
graphies ; il faut prendre son parti de cette cruelle difficulté,
à laquelle on n’imagine même pas quelle chance ou quelle
découverte pourrait jamais apporter remède.
Dans l’appréciation des graphies simples et doubles pour
les consonnes, nous avons partout implicitement admis
comme valable la règle de Mudge, généralisée par Sturtevant.
Toutes les fois que des transcriptions du hittite en d’autres
langues ou des emprunts d’autres langues en hittite
permettent d’en juger, il semble que la distinction de fortes,
notées doubles, et de douces, notées simples, se vérifie.
Pour n’en donner que deux ou trois exemples : na-ta (na-ti)
«roseau» : skr. nada- ; — pu-pu- «amant; paranymphe » :
akkad. bubu ; — ka-ak-ka-pa-an nom d’oiseau, de la famille
de akkad. kakkabânu « perdrix », gr. xaxxàêv], etc. C’est
aussi la norme des notations en hurri 1 . Nous pensons en
apporter pour le hittite quelques confirmations nouvelles
dans la série des rapprochements étymologiques proposés
ci-dessous (p. 107 sq.).
Nous voudrions nous arrêter plus longuement à un pro-
blème du consonantisme hittite qui n’a pas encore été posé.
Si l’on examine l’ensemble des consonnes reconnues, on est
frappé de la pauvreté du système : trois occlusives de deux
séries forte et douce, deux liquides, deux nasales, une sifflante,
1. Sur les habitudes graphiques différentes du luwi et du palaïte, v. Kam-
menhuber, BSL 54 (1959), p. 28.
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HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
et w, y; en outre les laryngales, en nombre indéterminé.
A priori le consonantisme hittite a dû comporter des articula-
tions plus nombreuses, non encore identifiées.
Nous avons, à deux reprises précédemment, reconnu
des séries consonantiques à admettre dans le consonantisme
indo-européen et hittite :
Une série de gutturales afïriquées de type k 8 en indo-
européen 1 ;
Une dentale afïriquée indo-européenne représentée en
hittite par z, et qui ailleurs s’est affaiblie en fricative et
confondue avec *s 2 .
Il faudrait pousser la recherche dans cette direction, et
explorer tout particulièrement les sifflantes 3 . Il est peu vrai-
semblable que le hittite ait connu seulement [s], noté s.
Cette série articulatoire a dû compter plus d’un terme.
Ainsi hitt. siu( n )- « dieu » et siwalt- « jour » ont été rapprochés
de i. e. *dyëu- avec une très grande probabilité. H. Pedersen,
à qui est due cette importante observation, en conclut que
*dy- a donné hitt. s (écrit s) 4 . Nous pensons plutôt que le s-
de siwatt- siu- est à prendre comme une sonore [z] ou [z] ;
l’évolution dy->z- est attestée en russe, en français, etc. ;
un passage de dy- à s- est bien moins vraisemblable. Après
tout, interpréter ici la graphie s- par une fricative sonore est
simplement étendre aux sifflantes la double valeur possible
qu’on reconnaît aux occlusives. Ainsi le parallélisme avec
la notation des occlusives semble donné également pour
-s- intérieur. On observera en effet que les graphies -s- et
-ss- ne sont pas distribuées au hasard : on a toujours dassu-,
dassuwant- « fort », mais dasuwant- « aveugle » ; toujours
assiya- « être aimé », mais asiwanl- « pauvre ». Même si
aucune comparaison étymologique ne se présente à l’appui
de cette remarque, on fera bien de garder en vue la possibilité
1. BSL 38, p. 139 sq. ; cf. Kurylowicz, L'apophonie en indo-européen, p. 364.
2. BSL 50, p. 29 sq. ; cf. Kurylowicz, Actes du 8 e Congrès des Linguistes, p. 223,
Aux exemples hittites de z- que j’avais expliqués par i.e. "ts-, M. Sommer
dans une lettre personnelle suggérait d’ajouter hitt. zappiya- « goutter », qui
pourrait répondre à la famille d’ail. Saft.
3. Voir maintenant T. V. Gamkrelidze, Archiv Orieniàlni, 1961, p. 409 sq.,
et la contribution du même auteur, Peredvizenie soglasnyx v xettskom jazyke
(The Consonant Shift in Hittite), dans le Peredneazialskij Sbornik, Moscou,
1961, p. 211-291.
4. Pedersen, Hittitisch, p. 175, § 105.
REMARQUES SUR LA PHONÉTIQUE
9
qu’elle ouvre et qui cadre avec les vraisemblances phono-
logiques. Retenons en tout cas que h. s- initial, au moins
devant i, peut noter un phonème tel que [z] ou [z], issu
d’une dentale palatalisée.
Cette remarque peut trouver indirectement confirmation
dans la transcription hurrito-hittite de mots ou noms indo-
iraniens. L’onomastique des tablettes d’Alalakh 1 nous donne
le nom propre Za-an-lar-mi-ia-as-la qui se restitue évidem-
ment en * Candra-myazda- « (qui offre) un brillant repas (aux
dieux) » ; on avait déjà le nom Zi-ir-tam-ia-as-da<*citra-myaz-
da de sens très voisin 2 . La forme transcrite mi-ia-as-ta, éton-
namment iranienne d’apparence (cf. av. myazda- en face de
véd. miyedha), doit représenter un état non encore diffé-
rencié tel que *myazd(h)a~.
Dès lors le mot « indien » wasanna- ( wa-sa-an-na ) « stade
(d’entraînement pour les chevaux de course) » qui a été pris
jusqu’ici comme ind. vasana- de vas- « habiter », — désigna-
tion bien étrange, — pourrait représenter un terme *wazana-,
dérivé approprié de véd. vah-, av. vaz- «vehere» 3 . Le dérivé
en -ana- est attesté en iranien par sogd. ’nxr-wzn « cercle du
zodiaque», litt. «course (wzn<wazana) des étoiles». Ce
serait a priori une explication plus vraisemblable.
On voit donc que dans un système graphique où z notait
une affriquée [ts] tant en hittite que dans la transcription
de noms aryens, il ne restait que s pour reproduire non seule-
ment [s], mais aussi [z] ou [z]. Que cette suggestion serve au
moins d’hypothèse de travail pour les identifications à venir.
Reste la question toujours disputée des laryngales. Ici
la bibliographie s’enfle d’année en année. Les études et les
controverses se multiplient ; il faut maintenant des volumes
entiers pour enregistrer ces débats 4 . L’activité qui règne
1. Ed. Wiseman, The Alalakh Tablels, London, 1953.
2. Cf. Mayrhofer, Die Sprache V, p. 81, n. 19, et Indo-Iranian Journal,
IV, 1960, p. 141.
3. Voir déjà J. Markwart, Das erste Kapitel der Gatha ustauaiti, p. 3 ; Herzfeld,
Allpers. Inschriften, 1938, p. 169, et aussi Henning, JRAS, 1942, p. 236.
4. Les plus récents sont l’ouvrage collectif Evidence for Laryngeals (Univer-
sity of Texas, 1960) et celui de J. Puhvel, Laryngeals and lhe Indo-European Verb
(University of California Press, 1960). Ces deux ouvrages contiennent des
10
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
dans ce secteur de la recherche a eu pour effet heureux d’en
étendre le champ et d’y introduire de nouvelles exigences,
forçant ainsi l’attention des linguistes traditionnels qui se
retranchaient jusqu’ici dans un scepticisme négatif. Mais si
les progrès sont encore lents ou restent contestés, cela tient
peut-être à deux raisons. On a trop cherché à convertir les
laryngales en réalités phonétiques. Nous avons toujours
pensé que le statut qui leur convenait présentement était
celui d’êtres algébriques. Loin d’en être gênée, la reconstruc-
tion indo-européenne s’en trouve facilitée. Les modèles de
reconstruction ne doivent pas dépendre d’interprétations
phonétiques encore largement conjecturales et qui seraient
nécessairement « historiques ». En second lieu, on remarque,
en lisant les études à mesure qu’elles paraissent, que la
discussion se limite toujours à un petit nombre de données.
Ceci concerne en particulier le hittite, qui alimente nécessaire-
ment le débat. Les exemples hittites utilisables sont encore
trop peu nombreux ; ce sont toujours les mêmes qu
reviennent. Il faut élargir ce champ encore étroit. Dans un
article antérieur, nous avons étudié plusieurs mots hittites
à laryngales et proposé des rapprochements, notamment
h. isham- « chanter » et véd. sâman- « chant s 1 . Il reste possible
d’identifier en hittite d’autres vocables indo-européens encore.
Voici donc une série de propositions nouvelles pour con-
tribuer à cette tâche nécessaire.
1. Hittite hâ- «tenir pour véridique; accepter comme vrai»
nous paraît fournir le terme de comparaison qui manquait
encore à lat. ô-men. Jusqu’à présent rien de convaincant
n’a été avancé sur ômen et les nombreuses étymologies
proposées 2 sont fondées sur des restitutions arbitraires. La
formation de ô-men suppose dans ô- un thème verbal, que
hitt. hâ- nous livre effectivement. La phonétique y trouve
bibliographies détaillées. On y ajoutera encore T. V. Gamkrelidze, Xellskij
jazgk i laringal'naja teorija (Le hittite et la théorie laryngale), travail en russe
publié dans les Travaux de l’Institut de Linguistique, série des Langues
Orientales de l’Académie des Sciences de la RSS de Géorgie (Tbilisi), t. III,
1960, p. 15-91.
1. BSL 50 (1954), p. 39 sq., et aussi dans l’article sur gr. oêpuÇa reproduit
ci-dessous, p. 126.
2. Outre les articles des dictionnaires étymologiques de J. B. Hofmann et
d’Ernout-Meillet, voir maintenant en particulier la discussion chez J. Perrot,
Les dérivés latins en -men et -mentum, Paris, 1961, p. 164-166.
REMARQUES SUR LA PHONÉTIQUE
11
aussi son compte : le 5- de ômen ne demande aucune recons-
truction ; c’est un ancien 5 et il répond régulièrement à hitt.
ha- dans les mêmes conditions où lat. os(s) répond à hitt.
hastai- « os ». Dans la terminologie latine des présages, ômen
désignait une parole fortuite susceptible de se transformer
en prédiction si on l’acceptait pour signe réel, si on la prenait
explicitement comme vraie et valable dans l’avenir ; d’où
l’expression ômen accipere, dont on citera entre autre l’illus-
tration suivante chez Liv. V 55 : « cum... cohortes... forte
agmine forum transirent, centurio in comitio exclamauit :
« Signifer, statue signum ; hic manebimus optime ». Oua
uoce audita, et senatus ‘accipere se omen’ ex curia egressus
conclamauit et plebs circumfusa adprobauit. » Il semble donc
que ômen puisse s’interpréter littéralement comme « déclara-
tion de vérité », et qu’il se prête par là à un rapprochement
fort simple avec hitt. hâ-, C’est dans ce vocabulaire augurai
qu’on peut attendre en latin la conservation d’archaïsmes.
2. Nous nous trouvons dans une situation analogue, au
point de vue phonétique, avec le rapprochement suivant, mais
cette fois il n’est pas réduit à une seule langue. On connaît
l’adjectif indo-européen * orbho-, lat. orbus « privé de... » ;
spécialement ‘ privé de père ’ ; gr. ôpcpo-, èpcp <xvoç ; arm.
orb ; d’où le dérivé *orbhgo- n., got. arbi, irl. orbe « héritage ».
Dans * orbho- on peut voir un dérivé primaire ancien du type
de gr. Xoitoç, i. ir. bhaga-, av. gansa-, etc., à condition qu’on
en retrouve la racine verbale, qui fait défaut à ce jour.
Elle apparaît dans hitt. liarp- « séparer, retrancher », verbe
largement attesté, notamment dans les Lois 1 , et qui repré-
sentera *orbh-, Le dérivé adjectif * orbho- a dû se développer
et s’est maintenu dans les autres langues grâce à l’acception
spécialisée de « séparé de (son père) ; orphelin ». Le hittite
ni l’indo-iranien ne connaissent ce dérivé. Il est intéressant
d’observer que *orbho- a été emprunté en fmno-ougrien :
finn. orpo, orvo «orphelin», lap. varbes, etc. 2 ; cela donne,
sinon une date, du moins un indice d’antiquité. Si cette
interprétation étymologique de i. e. *orblio- est acceptée,
elle exclura le rapprochement traditionnel avec skr. arbha-,
1. Sur le sens de harp-, cf. Friedrich, Oriens, V (1952), p. 103 sq., et Heth.
Gesetze, 1959, p. 95.
2. Voir les formes énumérées chez B. Collinder, Fenno-Ugric Vocabulary,
1955, p. 134.
12
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
ou mieux elle fournira un argument nouveau pour l’exclure,
car de toute manière il ne saurait satisfaire. Le sens de arbha-
est seulement « petit » ; véd. cirbha- s’oppose à mah- mahât- :
ainsi nâ ârbhâd... nâ mahô (1 124, 6) ; mahô ârbhâya (146, 5), etc.
De même arbliaka- ne vise que la petitesse de l’âge ou de la
taille : nahi vo dsty arbhakô devâso nâ kumârakâh visve satô-
mahânta ü « aucun de vous, ô dieux, n’est petit ni garçon ;
vous êtes tous également grands» (VIII 30, 1) ; arbhakô nâ
kumârakô ’dhi tisthan nâvarn râtham « comme un petit garçon,
i est monté sur le nouveau char » (VIII 69, 15), etc. Aucun
emploi de arbha- ne se rapporte spécifiquement à une condi-
tion quelconque de l’enfance, et la notion d’« orphelin »
fait complètement défaut.
3. Une comparaison dont l'intérêt lexical est évident appa-
raît, au voisinage immédiat du hittite, enluwi, où le mot haui-
« mouton », h. hiér. hawa/i- « id. » x donne un terme nouveau
à la famille de lat. ouïs. C’est la première fois qu’un nom
indo-européen d’animal peut être identifié avec certitude dans
la famille hittite. En général les noms des animaux les plus
communs sont dissimulés par des idéogrammes. Il faudra
voir si haui- se laisse reconnaître aussi en hittite, à l’aide
des compléments phonétiques de udu. Le terme h. UDU iyanl-
« mouton » a été expliqué depuis Pedersen par « allant »
et serait analogue à gr. 7rp66ocTov. Mais l’histoire de upôëaTov
n’appuie pas cette idée ; nous avons montré 2 que hom.
7tp6ë«Ta doit être compris comme nom du 1 bétail ’ en général,
ultérieurement restreint au 1 mouton ’, et qu’il tire son sens
de l’opposition hom. xeig-yjXia : 7rp66a<nç « richesse meuble et
immeuble ». On ne voit aucune preuve que h. iyant- soit
à considérer ainsi ; on voit au contraire dans le composé
antiyant- «gendre » litt. «qui entre (dans la famille du beau-
père) » que iyant- était encore en hittite l’équivalent exact
de lat. euns, gr. icov. Que ce participe ait servi en outre
à désigner le « mouton », cela ne paraît guère probable.
En tout cas, si une forme identique ou apparentée à haui-
pouvait être admise en hittite aussi, il y aurait lieu de
chercher si elle s’employait en concurrence et sans diffé-
rence avec iyant-. Au point de vue indo-européen, luwi haui-
1. Cf. Laroche, Dictionnaire de la langue louvite, p. 44.
2. BSL 45 (1949), p. 91 sq.
REMARQUES SUR LA PHONÉTIQUE
13
complète heureusement le tableau déjà abondant des formes ;
*owi- a été un des vocables les plus anciens du fonds commun.
4. Hittite happin- « riche » (avec son doublet happinant-)
et ses dérivés happines- « devenir riche », happinah- « rendre
riche » fait aussitôt penser à hom. «cpevoç n. « richesse ».
Le -<p- fait quelque difficulté, à moins qu’on le suppose issu
de *ph qui se serait déaspiré en hittite, ce qui ne se laisse pas
démontrer. On ne peut maintenir, en tout cas, la comparaison
de happin- avec skr. âpnas- « possession », av. afnah-. La
forme indo-iranienne s’analyse ap-nas-, avec le suffixe *-nes-
connu dans lat. münus, etc. ; elle ne cadre pas avec la
structure morphologique de hitt. happin-. Par ailleurs,
âpnas- a été lui-même rapproché de gr. acpevoç, àcpvsLoç,
mais en ce cas le - 9 - grec pose la même question ; du reste
la forme et l’accentuation du dérivé àcpvewç ne se concilient
pas aisément avec açsvoç 1 . En posant au contraire gr.
&p£voç comme dérivé d’un thème ‘àçsv-, on obtient, en
réservant provisoirement la restitution de la labiale, la forme
même que le hittite happin- nous offre de son côté.
5. Hitt. GI § hissa- « timon » a un rapport évident avec véd.
ïsâ « timon », mais est-ce un emprunt ou une correspondance
préhistorique ? Il n’y a aucun argument probant en faveur
d’un emprunt. La notion d’emprunts faits par le hittite à une
langue indienne a été trop vite admise. On ne connaît pas de
témoignage linguistique qui autorise à penser que les Hittites
se soient jamais trouvés au contact d’indiens et en situation
de recevoir des termes indiens dans leur langue. De fait
c’est seulement en hurri que des emprunts indiens ont pu
être décelés ; les conditions historiques rendaient ici les
emprunts possibles, et il s’en trouve une série assez abon-
dante. On ne peut écarter la possibilité que certains de ces
emprunts indiens aient ensuite passé du hurri au hittite,
mais en ce cas ce sont en hittite des termes pris au hurri,
non à l’indien. Dans la situation lexicale où apparaît hitt.
hissa-, un emprunt serait a priori invraisemblable. Le hittite
disposait de l’initiale i- ; il n’y aurait eu aucune difficulté
à adopter tel quel ïsâ avec i- initial. Nous ne voyons nulle
1. Le rapprochement est écarté avec raison chez Frisk, Griech. etym. Wb.,
p. 195.
14
HITTITE ET INDO-EUROPEEN
part un mot étranger à initiale vocalique, de quelque origine
qu’il soit, affublé d’une laryngale pour être admis en hittite.
C’est une raison de plus de considérer hitt. hissa- comme
hérité. Pour la forme, la correspondance hitt. hissa- : skr.
ïsâ est parallèle à hitt. hassa- « foyer » : osque aasa-, lat.
ara. En outre hissa- « timon » fait groupe, pour le sens, avec
deux autres termes clairement indo-européens : yugan
«joug» et turiya- «atteler» comparé heureusement à véd.
dhur- « dispositif d’attelage » par F. Sommer 1 . Enfin, il est
bon de rappeler, ce qu’on semble avoir oublié, que véd.
ïsâ n’est pas un terme isolé, comme l’est dhur-. L’iranien a le
correspondant de ïsâ dans av. aësa- « charrue » ; terme qui vit
encore dans pers. xês, dialecte de Kâsàn fs « soc ; charrue » ;
waklii yïsak « manche de charrue » 2 . On y a comparé de plus
loin gr. oiÿiov « gouvernail ». C’est en tout cas avec l’indo-
iranien, non pas seulement avec l’indien, que le hittite
se range ; et l’accord de l’indo-iranien et du hittite révèle
ici un terme de la plus ancienne technologie.
6. La comparaison de hitt. lah(h)uwai- avec gr. Xoéw, lat.
lauô, proposée par Sturtevant 3 , est encore jugée incertaine
ou n’est accueillie qu’avec réserve 4 . Elle n’a été cependant
ni discutée, ni explicitement repoussée. Si la graphie de -fl-
ou -hh- peut poser une question 5 , du moins n’est-ce pas une
question bornée à ce seul exemple. Aussi longtemps que les
notations de h simple et double n’auront pas été étudiées
d’ensemble, nous devrons nous borner à constater qu’une
laryngale est présente ici, sans spéculer sur les implications
de l’une ou de l’autre graphie. Mais au point de vue indo-
européen, en tant qu’elle peut prêter à un rapprochement
avec gr. Xoûw et lat. lauô, la forme hitt. lahhuwai- intro-
duit deux nouveautés.
D’abord la restitution matérielle de la forme indo-
européenne. Celle-ci se trouve — on ne l’a guère encore
remarqué — transformée par les données nouvelles que fournit
1. Die Sprache 1, 1949, p. 162.
2. Les formes iraniennes, qui manquent à l’article ïsâ chez Mayrhofer,
Etym. Wb. I, p. 97, figurent dans les addenda, p. 558.
3. Compar. Gramm. 1 , § 141 ; — Laryngeals, § 36 c.
4. Cf. Friedrich, Wb, s.v. (bibl.).
5. Cf. les observations de E. Polomé, Rev. belge de phil. et d'hist. 30 (1952),
p. 460, n. 2.
REMARQUES SUR LA PHONÉTIQUE
15
le grec mycénien : adj. re-wo-le-re-yo (= lewotreios) «de
bain»; nom d’agent re-wo-to-ro-ko-wo (= lewotrokhowoi)
« servantes de bains »\ Il apparaît donc que la forme
grecque de la racine était lewo-, non lowe-. De myc. lewo-
trokhowo- à hom. XosTpo/ooç, de myc. lewotreios à hom. XosTpà,
une métathèse s’est produite dans les mêmes conditions où
*crrépOOTU, *xépoem ont passé à aropèaca xopscat, comme l’a
justement observé M. Ruipérez 1 2 . Cette métathèse semble
même un des traits communs au grec et à l’arménien,
d’après arm. loganam «je me baigne». On peut partir de
*lew- pour expliquer lat. lauô, par un passage de *lew- à
*low- (irl. loa-thar), qui aurait régulièrement donné lat. lau-.
Dans cet ensemble, la forme hittite présente une variation de
caractère archaïque : lahhuwai peut remonter à *lod 2 w- ou à
*/aa 2 ia-, comme pahhur à *pad 2 wr-. Mais la laryngale, dans
le cas présent, doit avoir été éliminée assez tôt ; elle ne semble
pas avoir eu d’effet sur le phonétisme des formes correspon-
dantes dans les autres langues.
Sous le rapport du sens, il faut souligner que hittite
lahhuwai- signifie «verser» (de l’eau, de l’huile, etc.), non
« laver », ni « baigner ». Mais cette différence même est de
grand prix. Elle permet une reconstruction du sens, parallèle
à celle de la forme. La notion de « laver » a deux expressions
distinctes, qu’on peut encore saisir dans ses expressions
homériques : d’une part vîÇgo pour « laver par frottement »
(le sang, les impuretés, etc., cf. a 112 anôyyoïm ... Tpa7réÇa<;
vîÇov), qui se dit du lavage des mains et des pieds, d’où xépvnjq
yspvlxToyx!,, noStkvinrpov ; de l’autre Xoéoo pour « laver par
ablution » en versant de l’eau, comme il ressort clairement
de Xoexpoc « bain », et surtout Xoexpo-xooç « qui verse l’eau
du bain » ; cf. x 361 Xo’ éx tpItcoSoç gsyàXoto. C’est pourquoi
Xoûcù se dit du bain de rivière ou du bain de mer. On voit
que « baigner », sens commun aux autres langues, résulte
d’une spécialisation de « verser », sens que le hittite est seul
à montrer. De son côté, le hittite a pour «laver, baigner» un
verbe arra 3 - qui ne se retrouve qu’en tokh. yàr- yâr- « baigner ».
1. Py. 9, 10 et 238 ; Ventris-Chadwick, Documents in Mycenaean Greek,
1956, pp. 160, 338, 408 a.
2. Emerita 18 (1950), p. 386 sq. et dans le recueil collectif Études Mycéniennes,
Paris, 1956, p. 107, n. 3.
3. Cf. Kamraenhuber, Münch. Stud. Sprachw. II 1952 (1957), p. 64 sq.
2
CHAPITRE II
QUESTIONS DE MORPHOLOGIE VERBALE
I
Désinences personnelles
Les désinences verbales du hittite ont été identifiées avec
certitude ou avec vraisemblance dans presque toutes les
formes. Comme l’ensemble du système verbal hittite a été
refait, fortement réduit, et soumis à une organisation dualiste,
ainsi les désinences verbales présentent, par rapport à celles
de l’indo-iranien, du grec ou du latin, une apparence très
simplifiée. Mais de nombreux archaïsmes y subsistent,
réemployés dans une structure nouvelle : les désinences en -r
notamment. Il se peut aussi que celles de la l re pluriel en
-wen(i), moyen -wastati aient un -w- issu du duel ancien,
comme H. Pedersen l’a supposé. D’autres questions restent
en suspens, comme celle des doublets -wasiati et -wasta
(l re pers. prés. méd. pass.) ; -tati, -iat, - ta (2 e sg. prêt. méd.
pass.), -s, -t, -ta (2 e sg. prêt, act.), qu’on ne peut apprécier
avec certitude, tant qu’on ne dispose pas d’un inventaire
complet et critique des formes attestées. Il y aura une histoire
proprement hittite des formes verbales à écrire, en même
temps qu’une analyse de leurs fonctions.
1. -un
Une de ces désinences n’a jamais soulevé de question
particulière. C’est celle de la l re sg. du prétérit -un. On sait
qu’elle apparaît comme -un après consonne : ep-un « je pris »,
mais -nun après voyelle : iya-n-un « je fis ». Ce -n- qui
supprime l’hiatus est de création hittite ; rien d’étonnant
QUESTIONS DE MORPHOLOGIE VERBALE
17
qu’on ne ’e retrouve nulle part ailleurs. Dans la conjugaison
en -hhi, la désinence correspondante -hhun est analogique.
Il est admis partout que h. - un répond à la désinence
secondaire i.e. -*rp, de gr. -a, hom. îja, qui alternait avec i.e.
-*om, skr. -am. etc. 1 . Certains précisent ce développement
de i.e. *-7[t par *-am > -*an > -un 2 . Évidemment c’est la
première idée qui se présente, et rien n’interdit de chercher
J es mêmes choses aux mêmes places dans des systèmes
successifs. Puisque la l re personne a la désinence primaire
*-mi, en hittite -mi, la désinence secondaire correspondante
du hittite devrait a priori reposer sur *-om ou sur *-rp.
Il faut cependant se mettre en face de cette vérité désa-
gréable que h. -un ne peut pas continuer phonétiquement
un *-rj i indo-européen, en quelque circonstance que ce soit.
La preuve en sera fournie ci-dessous (p. 70 sq.) ; dans tous les
cas où l’on peut procéder à une comparaison rigoureuse,
donne en hittite am, comme *n > an et *r > ar. Si l’on
veut un bon exemple de ce qu’eût produit une désinence *-yp
en hittite, on le trouve dans le dérivé sipiamiya-, issu de
*septyp,-i)o-, où l’addition ancienne du suffixe a préservé
l’articulation labiale -am vouée à devenir -an en finale
absolue 3 .
En conséquence, on doit répéter ici ce qui a été dit au
sujet de la désinence pronominale -un. Un u hittite en quelque
position que ce soit ne peut représenter rien autre qu’un
ancien *u. Il s’ensuit que la désinence secondaire de l re sg.
-un est à reconstruire seulement en *-um. Qu’on lui trouve
ou non des correspondants, telle est la forme que la phoné-
tique hittite impose.
Le premier résultat de cette observation est de séparer
la désinence verbale -un de toute correspondance connue.
Elle apparaît isolée. Il n’y a rien de comparable dans le
prétérit ancien.
Mais c’est peut-être qu’on faisait fausse route en essayant
de rattacher le prétérit hittite au prétérit indo-européen. La
solution doit être cherchée dans une direction toute différente.
Si l’on veut saisir le principe d’où a procédé la réfection du
verbe hittite, il faut le voir dans la transformation des
1. Sturtevant 2 , § 253 ; Pedersen § 67 avec quelque embarras.
2. Kronasser, Vergl. Laul- und Formenlehre des Heth., § 182, p. 169.
3. Cf. ci-dessous p. 83.
18
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
rapports du parfait ancien au présent. Le prétérit hittite de
!a conjugaison en -hhi, historiquement -hhun à la l re sg.,
résulte d’une contamination de l’ancienne désinence -ha
attestée seule en luwi et de -un. Ce prétérit en -ha correspond
à l’ancien parfait et confirme la relation du parfait ancien
avec le présent médio-passif, comme l’enseigne avec raison
depuis longtemps M. Kurylowicz 1 . Le présent en -hi n’est
que le parfait en -ha converti en présent, ce qui a entraîné
un nouveau prétérit -hun. Une autre attache du prétérit
hittite avec le parfait indo-européen se voit dans la désinence
-ta de 2 e sg., commune aux deux conjugaisons. Il n’y a donc
aucune raison a priori de chercher dans le prétérit indo-
européen le modèle de telle désinence du prétérit hittite,
quand tout nous montre que la source du prétérit hittite
est dans le parfait indo-européen transformé.
De fait, c’est aussi dans le parfait que nous pensons trouver
l’explication de la désinence -un. Elle représente une adapta-
tion de la désinence indo-européenne de parfait caractérisée
par un élément *-w à la l re sg., skr. jajnau, lat. mon-u-î,
tokh. nek-w-a 2 . Cette désinence propre à un parfait ancien
qui était passé à la fonction de prétérit en hittite, a été
adaptée par une adjonction de -m : la désinence *-u conta-
minée avec *-om (ou *-rp,) a produit en hittite *-um, réalisé
comme -un. De même en latin *-u a reçu l’addition de -*ai
pour former -uï. Ainsi les deux désinences indo-européennes
de parfait se retrouvent dans les deux prétérits hittite :
*-a dans le prétérit en -ha (> -hun)\ et -*u dans le
prétérit en -un.
2. -allu
Il y a dans le verbe hittite une singularité morphologique
qui a semblé irréductible : celle de la forme dite de l re sg.
de l’impératif, en -llu après thème vocalique, en -allu après
thème consonantique : iyallu « que je fasse ! je veux faire »,
uwallu « que je voie ! », aggallu « que je meure ! », memallu
1. En premier BSL XXXIII, 1932, p. 1 sq. ; en dernier, Actes du
VIII e Congrès internat, des linguistes, 1958, p. 236. Une confirmation en est
donnée par le rapprochement de véd. uvé avec hitt. uhlii « je vois » (W. P. Schmid,
IF. 63, 1958, p. 144 sq. ; cf. B. Rosenkranz, IF 64, 1959, p. 68).
2. Sur les formes tokhariennes, cf. W. Krause, Wesltocharische Grammatik, I,
1952, p. 200 ; Corolla F. Sommer, 1955, p. 134.
QUESTIONS DE MORPHOLOGIE VERBALE
19
« que je dise ! », asallu « que je sois ! » (avec les formes anomales
eslut, eslit) 1 , etc.
La forme a été déclarée énigmatique 2 . On a essayé, sans
grande conviction d’ailleurs, de la ramener à une forme
nominale en -Z- 3 , ce qui n’explique évidemment ni la fonction
d’impératif, ni la restriction à la l re sg. 4 .
La désinence vocalique -u est commune aux formes de
3 e sg. et plur. de l’impératif, où elle est héritée : estu « qu’il
soit ! », asantu « qu’ils soient ! », skr. astu, santu. D’autre
part les formes isolées de l re sg. eslit, eslut à côté de asallu
régulier ont été considérées comme influencées par la 2 e sg.
en -t: il «va ! » arnut «apporte ! » 5 . Ce qui est propre à la
l re sg. et distinctif est la forme en -Z-.
C’est par simplification que cette forme est partout enre-
gistrée comme impératif. Un « impératif » de « l re personne »
est une expression contradictoire : je ne puis me donner un
ordre à moi-même, être à la fois ordonnant et exécutant.
C’est par simplification aussi que cette forme est incluse dans
le paradigme de l’impératif. On doit classer les formes du
type de iyallu comme le vestige d’un « volontatif » ou d’un
« optatif ». Or la caractéristique -Z- de cette fonction verbale
n’est pas complètement isolée.
On la retrouve sur le domaine baltique dans plusieurs
formations apparentées entre elles. Il y a d’abord l’optatif-
conditionnel v. prussien en -lai, tels boülai « qu’il soit »,
ëilai « qu’il vienne », turïlai « qu’il ait », etc. M. Stang, qui
en décrit bien l’emploi, a tenté de l’expliquer par une
particule -lai qui aurait été ajoutée à une forme verbale
personnelle : boülai < *bü(l)-\-lai, et la forme de cette parti-
cule -lai serait elle-même accommodée à la finale -ai de l’ancien
optatif indo-européen 6 . On peut s’épargner maintenant ces
complications gratuites. D’autres formes verbales en -Z-
apparaissent en baltique : l’impératif lituanien esle « esto »,
l’optatif dialectal lette îtu-l’u «j’irais» 7 où le morphème -V-
1. Friedrich, IF 43, p. 257 sq. ; ZA NF 5, p. 46 ; Elemenlarbuch, §§ 163, 167.
2. Sommer, Hethiter und Helhitisch, p. 64, 88.
3. Pedersen, Hittitisch, p. 100 ; Kronasser, op. cil., § 197.
4. Sturtevant 2 , § 258, s’abstient de toute hypothèse.
5. Kronasser, l. c.
6. Chr. S. Stang, Das slavische und baltische Verbum, 1942, p. 265 sq.
7. Endzelin, Lelt. Gramm., § 699 ; Stang, op. cil., p. 265.
20
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
s’ajoute à -tu- optatif. On a l’impression qu’une formation
ancienne d’optatif baltique en -l- a été disloquée, puis réadaptée
dans chaque dialecte. Rien n’impose l’idée d’une particule
soudée à une forme temporelle fléchie ; en prussien, où les
données sont claires, -l- s’ajoute au thème verbal. Ce qui a
suggéré de prendre -lai comme une particule était sans doute
l’absence de tout repère comparable ailleurs. Mais le rappro-
chement avec le type hittite iijallu l re sg. permet maintenant
d’envisager la reconstruction partielle d’une catégorie formelle
abolie dans les autres langues. Cette forme modale en -Z-
ne subsiste historiquement que rattachée et adaptée au
paradigme d’un mode voisin de l’impératif. En hittite,
-(a)llu 1 er sg. a été conformé à -tu, -nlu 3 e sg. et plur. de
l’impératif plur. En baltique, c’est l’attraction de l’optatif
devenu impératif qui a agi principalement : v. prussien -lai
se décompose en - l-ai , avec -ai- de l’impératif. Ainsi l’optatif
v. pr. quoitïlaisi « que tu veuilles » : quoitïlaiii « que vous
vouliez » imite l’impératif dais « donne ! » : daiti « donnez ! » ;
gerbais « parle ! » : gerbaiti « parlez ! ». La symétrie des formes
et des fonctions donne lieu de penser que le hittite et le
baltique conservent ici un vestige morphologique de haute
antiquité.
II
Présents dénominatifs en hittite 1
Le hittite a constitué son système de présents en réduisant
fortement la variété des types représentés dans les états
anciens de l’indo-européen, et en spécialisant ceux qu’il a
gardés dans des fonctions définies. Nous voulons étudier ici,
descriptivement, deux de ces types, en -ahh- et en -nu-,
indo-européens l’un et l’autre, et les définir dans leur forma-
tion et dans leur valeur. Ce sont des présents secondaires.
Le premier est dénominatif par nature ; le second l’est devenu.
Le rapprochement qui en est fait ici n’est pas une simple
juxtaposition de leurs formes. Bien qu’elles procèdent de
types distincts et qu’elles aient des emplois spécifiques, ces
1. Ce paragraphe reproduit, avec des additions et des corrections, un article
publié dans la Corolla linguislica, Feslschrift F. Sommer, 1955, p. 1-4.
QUESTIONS DE MORPHOLOGIE VERBALE
21
deux classes de présents paraissent se rencontrer dans une
partie de leurs fonctions et produire des formes qui semblent
parallèles, parfois même synonymes. Pour voir comment
elles se délimitent, il faut énumérer aussi complètement
que possible les formes qui relèvent de l’une et de l’autre.
Nous les prendrons d’abord séparément.
Les présents en -ahh- sont constamment et exclusivement
dénominatifs. Ils s’établissent en dérivation généralement
régulière sur les différents thèmes nominaux.
Les présents tirés de thèmes en -a- se forment en -alih-.
C’est le modèle uniforme de arawa-: arawahh- ; — kalleru- :
kalterahh- : — kunna-: kunnahh- ; — marsa-: mars ahh- ; — -
newa- : newahli- ; — - dannatta- : dannattahh- ; — walkissara :
walkissarahh-.
Sur thèmes en -i-, on a un présent en -iijalih-. Ainsi
nakki- : nakkiyahh- ; — sanezzi- : sanezziyahh- ; — sarazzi- :
sarazziyahh- ; — suppi-: suppiyahh- ; — duddumi- (d’après
l’adverbe duddumili) : duddumiyahh-. Est irrégulier sanna-
pili- : sannapilahh-.
Sur thème en -a-, on a deux variétés de présents. L’un est
en -uwahh-, dans kutru-: kutruwahh- ; — maninku- : manin-
kuwahh-. L’autre est en -awahh-, dans idalu- : idalawahh- ; —
tepu : lepawahh-. Cette variation morphologique permet de
distinguer deux classes de thèmes en -u-, respectivement en
*-u/w- et en *-u/eu-, conformément au schème indo-européen
que d’autres langues amènent à restaurer et qu’il est précieux
de retrouver en hittite.
Les thèmes nominaux consonantiques ne constituent pas
tous leurs présents de la même manière. Sur thème en
la dérivation est en -ahh-, d’après ishiul: ishiulahh- ; —
*haddul (cf. haddulatar) : haddulahh-. A ce type appartient
aussi le présent exceptionnel tan pedassahh- bâti sur la
locution au génitif tan pedas, ainsi que sallakartahli- bâti
sur le composé salli--\-kard- 1 . Mais kururiyahh- serait très
irrégulier si on devait le rattacher directement à kurur. I
présente en outre l’anomalie d’être intransitif. En réalité
kururiyahh- est un doublet du présent kururiya-, comme
sakiyahh- et sakiya-. Ainsi disparaît l’anomalie de kuru-
riyahh- qui avait gêné H. Pedersen 2 .
1. Cf. Güterbock, Corolla F. Sommer, p. 65 sq.
2. Hittitisch, p. 92 s.
22
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
Il faut considérer à part les présents en -alih- dont la base
nominale est en -ant-. Certains se forment normalement en
-aniahh-, mais ce sont les moins nombreux : mayanl- : mayan-
lahh- et miyahhuwant- : miyahhuwantahh-. En général les
formes nominales en -ant- se comportent comme des thèmes
en -a- et donnent des présents en -ahh-: tels sont armant-:
armahh- ; — hattant- : hattahh- ; — happinant- : happinahh- ; —
ishasarwanl- : ishasarwahh - ; — paprant-: paprahh- ; — dasu-
want- : dasuwahh- ; — talrant-: tatrahh-. Cette discordance
pourrait faire supposer que les formes en -ant- sont des
élargissements d’anciennes formes en -a- dont dériveraient
directement les présents en -ahh-. Mais on serait alors
contraint de restituer en -a- une grande partie des adjectifs
qui sont toujours en -ant-. Il n’est pas nécessaire d’aller aussi
loin. Nous observerons que bien des adjectifs ont une double
forme en -a- et en -ant-, -i- et -iyant-, -u- et -uwant- sans
différence apparente de sens : andara- et andarant-, irmala-
et irmalant-, marsa- et marsant-, dappiya- et dappiyant-,
suppi- et suppiyant-, duddumi- et duddumiyant-, dassu- et
dassuwant-, idalu- et idalawant-. Sur la base de cette variation
fréquente, le hittite a pu traiter la plupart des bases nominales
en -ant- comme équivalant implicitement à -a- pour la
formation du présent. La même situation se rencontre
d’ailleurs dans d’autres classes verbales : parmi les verbes
d’état en -es-, on trouve dudduwares- qui n’a auprès de lui
que dudduwarant-, comme papres- et paprant-, etc. C’est
pourquoi la formation nominale en -ant- produit, au même
titre que celle en -a-, des présents en -ahh-.
Il suffit de signaler en dernier lieu quelques présents en
-ahh- qui n’ont pas de relation avec une forme nominale
connue et dont le thème ne peut être restitué avec certitude :
maniyahh- ‘attribuer ; administrer’ pourrait supposer *mani-
(cf. lat. manus?) ; — alwanzahh- ‘ensorceler’ peut-être de
*alwanzant-; — allapahh- ‘cracher’, tualarnahh- ‘commander’
sont isolés.
D’une autre nature, au moins dans leur principe, sont les
présents en -nu-. Leur fonction est de constituer des déver-
batifs de sens causatif, ou plus exactement de donner une
forme transitive à des présents intransitifs : ar- ‘se mouvoir’ :
arnu- ‘mouvoir’ ; ars - ‘couler’ : arsanu- ‘faire couler’ ; ling-
‘jurer’ : linganu- ‘faire jurer’ ; war- ‘brûler’ (intrans.) :
QUESTIONS DE MORPHOLOGIE VERBALE
23
warnu- ‘brûler’ (trans.), etc. 1 . Mais par une extension de
cette fonction, -nu- a été employé aussi à la formation de
présents dénominatifs.
La relation formelle entre le nom et le présent dérivé en
-nu- est assez irrégulière. Le thème verbal en -nu- s’établit
souvent sur le thème nominal sans égard à sa voyelle distinc-
tive, comme d’ailleurs aussi le thème verbal parallèle en
-es-. Ainsi harki- : harganu(sk )- (cf. harkes-) ; — salli- : sallanu-
(cf. salles -) ; — dalugi- : daluganu- (cf. daluges -) ; —
* zalugi- (?): zaluganu- ; — hatugi- : hatuganu- (cf. haluges-).
Toutefois hatuganu- ‘effrayer’ pourrait être le causatif d’un
*hatug- intrans. ‘être effrayé’ doublé par haluges-. Mais, avec
alternance radicale, mekki-: maknu- (cf. makkes-). Dans les
thèmes nominaux en -u-, on a hallu- : halluwanu-, mais aussi
tepu- : lepnu- (contrastant avec tepawes-) ; malisku- : malis-
kunu- ; hatku- : hatganu- (mais hatkues-) et encore autrement
parku-: parkanu- (cf. parkes -) ; — dassu-: dassanu- (cf.
dasses-). Les thèmes en -ni- (thèmes en u- élargis par -i-
comme en latin, type tenu-i-s, etc.) fournissent un présent
en -u-nu: cf. parkui-: parkunu- et dankui- : dankunu-
(cf. dankues-). Il n’y a que deux présents tirés de thèmes en
-r- : eshar- : esharnu- et nunlar- (ou nuntara-?) : nuntarnu-.
On voit que la classe des dénominatifs en -nu- ne procède
pas d’un modèle fixe, mais s’est accrue selon les besoins et
en vertu d’analogies partielles, avec une prédominance des
types en -nu- et -anu-.
Il reste maintenant à considérer les rapports de sens
entre les deux catégories de dénominatifs. A première vue
il semblerait que, la possibilité étant donnée de pourvoir
une forme d’adjectif d’un présent en -ahh- ou d’un présent
en -nu-, une certaine synonymie dût en résulter. De fait le
parallélisme entre nakki- ‘lourd’ : nakkiyahh- ‘rendre lourd’
d’une part, et salli- ‘grand’ : sallanu- ‘rendre grand’ de
l’autre, ferait croire à une équivalence fonctionnelle des
deux morphèmes. On a même parlé d’une concurrence entre
-nu- et - ahh - 2 . Néanmoins à l’examen, cette impression se
1. Sur cette classe très productive de présents, cf. Pedersen, Hiltitisch,
p. 144 sq. ; Sturtevant, Compar. Gramm , 2 , § 228 ; J. Puhvel, Laryngeals and
ihe 1E. Verb, 1960, p. 26.
2. Friedrich, Helh. Elem., § 153.
1
24
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
dissipe. L’analyse des relations de sens montre que chacune
des deux formations garde son sens propre, qu’il s’agit
seulement de définir.
A la différence des autres langues, où les présents en *-â-
assument des fonctions variées, le hittite attribue au présent
en -ahh- la fonction unique de transposer en valeur ‘factitive’
le sens d’un adjectif d’état. Le verbe signifiera donc ‘conférer
un certain état’, avec cette caractéristique que l’état en
question est naturel et durable. On a ainsi newahh- ‘renou-
veler’ ( newa - ‘nouveau’) ; arawahli- ‘rendre libre’ (un esclave ;
araiva- ‘homme libre’) ; katterahh - ‘mettre dans la position
d’inférieur’ ( kattera - ‘inférieur’) ; haddulahh- ‘guérir’ ( haddul -
‘en bonne santé’) ; kunnahh- ‘rendre droit, favorable’ ( kunna -
‘droit, favorable’) ; marsahh- ‘pervertir’ ( marsa - ‘faux, mau-
vais’) ; dannatlahh- ‘vider, dévaster’ ( dannatta - ‘vide, désert’) ;
dasuwahh- ‘aveugler’ ( dasuwant - ‘aveugle’) ; walkissarahh-
‘informer, instruire’ ( walkissara - ‘informé, instruit’) ; nakki-
yahh- ‘donner du poids, honorer’ ( nakki - ‘lourd, gravis’) ;
sanezziyahh- ‘savourer’ ( sanezzi - ‘savoureux’) ; sarazziyahli-
‘rendre supérieur, faire triompher en justice’ ( sarazzi - ‘premier,
supérieur’) ; suppiyahh- ‘rendre pur, sacré’ ( suppi - ‘pur,
sacré’) ; duddumiyahh- ‘rendre sourd’ ( duddumi - ‘sourd’) ;
kutruwahh- ‘rendre témoin, prendre à témoin’ ( kulru -
‘témoin’) ; maninkuwahh- ‘approcher’ ( maninku - ‘proche’) ;
idalawahh- ‘mettre à mal’ ( idalu - ‘mal, mauvais’, cf. gr.
xaxow : xaxôç) ; ishiulahh- ‘lier par un engagement’ ( ishiul
‘engagement’) ; tan pedassahh- ‘mettre au second rang’
(tan pedas ‘de second rang’) ; sallakartalih- ‘traiter avec
dédain, d’un esprit altier ?’ ( salli - ‘grand’ + kart- ‘cœur’) ;
tepawahh- ‘rapetisser, humilier’ ( tepu - ‘petit’) ; mayandahh-
‘rendre adulte, fortifier’ ( mayant - ‘adulte’) ; miyahhuwantahh-
‘transformer en vieillard’ ( miyahhuwanl - ‘vieux’) ; armahli-
‘engrosser’ ( armant - ‘enceinte’) ; hattahh- ‘rendre intelligent’
{battant- ‘intelligent’) ; happinahh- ‘enrichir’ ( happinant -
‘riche’) ; papralih- ‘souiller’ ( papranl - ‘souillé’) ; tatrahh-
‘rendre rebelle’ ( tatranl - ‘rebelle, mutiné’). Sur thème de
numéral : ïll-iyahh- ‘tripler’ ; l\-iyahli- ‘quadrupler’.
Peut-être était-il nécessaire de reprendre toute l’énumération
pour faire ressortir le caractère propre du verbe.
C’est par contraste que la valeur des présents en -nu-,
différente malgré une analogie superficielle, se détermine.
Ici le verbe indique que l’agent modifie la condition actuelle
QUESTIONS DE MORPHOLOGIE VERBALE
25
de 1 objet et la rend autre, qu’il donne à l’objet une propriété
portant sur ses dimensions, sa position, son apparence, mais
n affectant pas sa nature. L’état produit est extérieur,
transitoire, quantitatif : maknu- ‘rendre nombreux, mul-
tiplier’ ; maliskunu- ‘affaiblir’ ; parkanu- ‘hausser’ ; sallanu-
faire grandir (des êtres, des arbres)’ ; daluganu- ‘allonger’ ;
zaluganu- ‘retarder, traîner en longueur’ ; hatganu- ‘oppresser’
( hatku - ‘étroit, serré’) ; halluwanu- ‘deprimere’ ( hallu - ‘pro-
fond’) ; dankunu- ‘rendre sombre, obscurcir’ ; dassanu-
‘mettre en force, donner force’.
Il est intéressant de pouvoir comparer deux présents, en
-cihh- et en -nu- respectivement, dérivés du même thème.
Nous disposons de deux exemples de cette double dérivation.
L’un est lepnu- et tepawahh-, de tepu- ‘petit’ : en général
tepnu- signifie ‘diminuer, rapetisser’, au sens matériel, mais
aussi moralement ; tepawahh- dont nous n’avons à vrai dire
qu’un seul exemple 1 signifie ‘humilier’. Particulièrement
nette est la différence entre marsalili- et marsanu-, de
marsa- ‘faux, mauvais’ 2 . Le premier est représenté pa p le
participe marsahhant- dans l’expression namma antuhsatarra
marsahhan ‘comme l’humanité est fausse’, c’est-à-dire ‘de
nature fausse, perverse’, d’où résulte pour marsahh- le sens
précis' de ‘créer comme faux, conférer une nature fausse’.
Mais le sens de marsanu- est ‘modifier en faux ce qui était
juste’ ; ainsi GlS e/zt marsanuzi ‘il fausse la balance’. La rela-
tion est tout autre.
On peut aussi vérifier cette distinction en comparant
deux adjectifs, suppi- et parkui-, qui sont l’un et l’autre
traduits ‘pur’ et qui s’opposent en ce que suppi- a un dénomi-
natif suppiyahh-, tandis que parkui- fait parkunu-. L’un et
l’autre présent semblerait signifier pareillement ‘rendre pur’.
Mais suppi- ‘pur’ vaut en réalité ‘sacré’ 3 de sorte que la
relation de suppi-: suppigahh- est exactement celle de lat.
sacer: sacrare, alors que parkui- signifie ‘pur (d’une faute,
d’une accusation), propre’ et que parkunu- veut dire en
conséquence ‘nettoyer (d’une souillure), laver (d’un soupçon)’,
etc., marquant un changement apporté à la condition de
l’objet, non, comme -ahh-, une détermination de sa nature.
1. Sommer, AU, p. 55.
2. Cf. Laroche, RHA, X, p. 23.
3. Cf. Goetze, Ann. des Mursilis, p. 233.
26
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
C’est cette différence qui paraît avoir permis le dévelop-
pement indépendant de deux séries de ‘causatifs’, issus de
types très différents et qui restent distincts là même où ils
paraissent voisiner.
On peut encore voir comment les présents en -nu- ont
étendu leur domaine jusqu’à se constituer sur base nominale.
L’extension s’est probablement réalisée d’abord dans quelques
anciens substantifs neutres en -r-, sur lesquels on a formé un
verbe en -nu- doté d’une valeur transitive-causative. Nous
avons deux exemples de ce type, où la fonction de -nu-
demeure sensible : nuntar « hâte » : nunlarnu- « pratiquer la
hâte, se hâter » ; — eshar « sang ; meurtre » : ka-te-hi.a
esharnu- « faire produire aux mains le sang, rendre ses mains
meurtrières ». A partir de là, on a pu généraliser la création
de verbes en -nu- sur des thèmes d’adjectifs. La valeur propre
de -nu- y subsiste. C’est pourquoi le dénominatif en -nu-,
à la différence de celui en -ahh-, signifie non « rendre tel (par
nature) », mais « faire se comporter comme tel ; produire
dans l’objet telle qualité (même incidente) ».
Ce développement de -nu- apparaît aussi en luwi, et juste-
ment dans des formes qui correspondent à celles du hittite
ou qui ont le même sens : sur ashar « sang », asliarnu-
« ensanglanter » (h. esharnu-) » ; sur ara- « long », aranu-
« prolonger » (cf. h. daluganu -) ; sur lialali- « pur », halalanu-
« purifier » (cf. h. parkunu-) 1 .
Mais certaines catégories de termes sont à la limite des
deux classes de dérivés ; tels les noms de couleurs, à cause
de leur sens ; on trouve ainsi dankunu- « rendre noir » et
dankunesk- (de * dankuna-isk-) et hahlahhesk- « rendre jaune
(ou vert) » avec -ahh-\-(i)sk- apparemment sans différence 2 .
1. Cf. Otten, Zut... Bestimmung des Luvischen, p. 36 sq. ; Laroche, Dict. de
la langue louvite, p. 143, § 44.
2. Cf. Riemschneider, Mitleil. Inst. Or., V, 1957, p. 145.
QUESTIONS DE MORPHOLOGIE VERBALE
27
III
La forme du participe en luwi 1
L’une des notions les plus intéressantes qu’on ait établies
dans la difficile exploration de la langue luwi est l’existence
de deux participes distincts. L’un, en -anl-, semble coïncider
dans son emploi comme dans sa forme avec le participe
hittite. Mais l’autre, en -mi-/-ma-, appartient en propre au
luwi et au hittite hiéroglyphique 2 .
Il s’agit d’abord d’établir la forme exacte du suffixe en
luwi. Celui-ci est -mi- pour le nominatif sg. du genre animé,
mais le nom. acc. sg. neutre est toujours - man , et le pluriel
neutre -ma. Cette répartition indique une ancienne forme
-ma- devenue -mi- secondairement. C’est un des traits les
plus saillants de la morphologie nominale luwi que la tendance
à généraliser le vocalisme suffixal -i- aux dépens de -a-, et à
faire de -i- une véritable voyelle thématique. La majorité
des thèmes nominaux du luwi sont en -i- contre -a- du hittite,
qu’ils soient substantifs ou adjectifs 3 4 : 1. anni- « mère » :
h. anna - ; — 1. annari- «héros» : h. innara- ; — 1. immari-
« campagne » : h. gimmara- ; — 1. issari- « main » : h. kessera- ;
1. tarmi- «clou» : h. tanna -; — 1. tati- «père» : cf. h. atta-, etc.
Au suffixe -assa- de nombreux dérivés hittites répond en
luwi -assi- i . On notera aussi le dérivé à suffixe -assi- qui
a fonction de suppléer le génitif nominal et même prono-
minal. Le suffixe -ant- commun au hittite et au luwi reçoit
en luwi un -i-, et devient -nti-. La flexion de certains adjectifs
luwi est indécise entre -a- et -i-, comme ara- et ari- «long».
C’est pourquoi nous posons en luwi le suffixe du participe
1. Cette étude reprend, avec des additions diverses, un article de la Feslschrifl
Johannes Friedrich (1959), pp. 53-59.
2. La concordance entre ces deux langues est bien établie : h. h. asïma
« aimé » comme luwi piyama « donné ». Cf. Friedrich, Corolla linguistica F. Som-
mer, p. 46. Mais tant que la relation du hittite hiéroglyphique au luwi reste
indécise, nous aimons mieux parler seulement de luwi.
3. Cf. Otten, p. 34 de l’ouvrage cité ci-dessous, p. 28 ; Laroche, Dictionnaire
de la langue louvile, 1959, p. 138, § 29.
4. Sur les toponymes anatoliens en -assa-l-assi, cf. Laroche, Gedenkschrift
P. Krelschmer II, p. 1 sq.
28
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
comme -mi- /-ma-, c’est-à-dire -ma- conservé au neutre,
devenant -mi- au genre animé.
Ce participe en comme M. H. Otten l’a bien
discerné, était un participe médio-passif : kisamma- « peigné »,
asharnumma- « ensanglanté », gangataimma- « rassasié »,
kuwanzunimma-. Quel que soit le sens des verbes en question,
qu’on ne peut toujours traduire avec certitude, la forme et
la fonction du participe paraissent assurées 1 .
C’est là un repère important pour la détermination des
rapports que le luwi entretient avec le hittite d’un côté,
avec l’ensemble de l’indo-européen de l’autre. On voit ici
une divergence notable entre le luwi et le hittite, car le hittite
n’a pas de formation comparable. En revanche le luwi
s’accorde-t-il à ce point de vue avec d’autres langues ? Le
problème a pour l’indo-européen un intérêt particulier, du
lait que le luwi met dans une lumière nouvelle un certain
nombre de données connues.
Si l’on cherche à quoi la forme du participe luwi en -mi-l-ma-
peut correspondre ailleurs, un rapprochement se présente
d’emblée avec le participe présent passif du slave et du
baltique 2 , caractérisé par *-mo-, v. si. nesomü, lit. nësamas
« étant porté ». C’est là une similitude d’autant plus frappante
qu’elle complète la symétrie des formes : en luwi comme en
baltique et en slave, il y a donc deux participes parallèles
en *-nt- et en *-mo-. La première conséquence qui en découle
est que cette forme en -mo-, n’étant plus limitée au slave
et au baltique, ne peut plus servir d’argument en faveur de
l’unité balto-slave.
Mais c’est dans la perspective indo-européenne que cette
donnée nouvelle doit être replacée, et c’est là qu’elle prend
toute sa portée. Comment expliquer cette coïncidence entre
deux développements de l’indo-européen (luwi/slave et
baltique) qu’un tel espace de temps sépare ? Bien que le
système verbal luwi soit encore fort incomplètement connu,
il semble qu’on puisse en reconnaître les raisons. Elles
n’impliquent pas nécessairement une relation dialectale
1. H. Otten, Zur grammatikalischen und lexikalischen Bestimmung des
Luvischen, 1953, pp. 44, 80, 99 ; Laroche, Dictionnaire, p. 139.
2. Ceci n’a pas échappé à J. Friedrich, MNHMHS XAPIN, Gedenkschrift
P. Kretschmer, I, 1956, p. 108. Cf. déjà aussi Hroznÿ, Inscr. hiit. hier., p. 56,
n. 3 ; Sommer, Hethiter und Hethitisch, p. 66.
QUESTIONS DE MORPHOLOGIE VERBALE
29
spécifique entre ces langues. D’ailleurs une telle relation
serait au moins indémontrable pour l’instant. Le luwi, puis
le groupe dont sont issus le slave et le baltique ont pu indé-
pendamment arriver au même résultat, qui était d’introduire
dans le système verbal une formation nominale en *-mo-.
Le fait essentiel, en quoi réside l’intérêt de cet accord, est que
*-mo- constitue en luwi un participe médio-passif ; en slave
et en baltique, un participe présent passif. C’est par leur
fonction autant que par leur forme que ces participes
s’apparentent.
Qu’est-ce donc qui, en indo-européen, préparait à cette
lonction la formation en *-mo-? Les exemples anciens de
formes nominales à suffixe primaire *-mo- n’abondent pas.
On les trouve surtout en indo-iranien, dans la classe des
adjectifs primaires en -ma-. Bien que relativement peu
nombreux, ils laissent reconnaître le trait qui les caractérise
dans leur valeur : ce sont des quasi-participes de verbes
intransitifs.
Nous n’avons qu’une forme qui soit attestée par l’accord
de la plupart des langues : c’est l’adjectif gr. 0spp6ç (skr.
gharmâ- « chaleur »), av. ganma- « chaud », arm. ferm, lat.
formus, vha. warm, etc., thème où le vocalisme e de l’adjectif
s’est mêlé de bonne heure avec o du substantif. Le présent
est intransitif, que ce soit celui de v. si. gorçste « brûlant »
ou celui de gr. Oépogat, « je me chauffe », cf. 0spoç « été »,
skr. haras- « ardeur ».
De la même manière se définiront comme quasi-participes :
skr. ksâma-, AV. dvaksâma- « desséché, consumé ; décharné »
de ksâ- « brûler » (intrans.) ;
slïmâ- « pesant, inerte », class. prastîma- équivalant à
prastlta- « entassé », de styai- « être compact, figé » ;
hhïma- « effrayant », de bhï- « avoir peur » ; en iranien,
*bïma- n’est attesté que comme abstrait par phi. et pers.
bïm « peur » ; comparer av. sima- « horrible » et « horreur ».
dasmd- « habile », av. dahma- « savant », cf. av. dqh- « être
savant ; instruire », à rapprocher de gr. Syjvek « sages conseils »,
avec SéStxs, Sauvai « être inventif, sagace », toutes formes
intransitives dont on a tiré un présent transitif StSacnoA 1 ;
tigma- « aigu », de tij- « être aigu » ;
gâth. râOdma- « dépendant, adhérant », de râO- « adhérer » ;
1. Debrunner, Mélanges Boisacq, I, p. 251 sq.
30
HITTITE ET INDO-EUROPEEN
av. vahma- « priant » et « prière », dont le thème verbal
est représenté par le présent v. perse -vahya- « prier ».
On pourrait considérer aussi comme ancien adjectif le
substantif véd. idhmâ-, av. aësma « bois à brûler », litt.
«combustible», de * aidh- «brûler» intrans., cf. gr. atOogott,
aîOôpsvoç plus ancien que aïôtn.
Tous ces exemples 1 , auxquels d’autres pourraient s’ajouter,
comme v. üma- « (dieu) ami, favorable » de av - « être favorable,
aider », présentent une certaine unité ; ils sont proches des
adjectifs verbaux et se constituent sur des bases intransitives.
A. Debrunner 2 a remarqué que -ma- dans ksâma- et slïma-
formait l’équivalent d’adjectifs verbaux en -ta-. En fait tous
les adjectifs anciens en -ma- ont ce caractère participial.
Il faut seulement les distinguer des abstraits en -ma- du type
de bhAma-, kséma- 3 .
A partir de cette observation, il devient intéressant de voir
comment se présente la formation en *-mo- en baltique et
en slave. A date historique, elle fournit au verbe les formes
de participe présent passif. Mais cette organisation morpho-
logique n’est pas si ancienne. Plusieurs formes, restées en
marge du système 4 , en éclairant en quelque mesure le passé.
On voit par v. si. lakomü « avide, affamé » en face de lakati
« avoir faim » que le rapport n’est pas toujours celui d’un
participe passif à un verbe transitif. De même vëdomü
« sachant, savant » suppose un emploi absolu de « savoir »,
hors de la voix passive. On sait en outre 5 que le participe en
-mü peut être tiré de verbes d’état intransitifs, qui n’ont
pas de passif: byvajemü « ywoyzvoç », visimü « xpsp.<x(i.evoç ».
S’il a gagné le rôle de participe présent de la voix passive,
il le doit surtout à son emploi comme adjectif de possibilité,
d’aptitude, tout particulièrement en forme négative : nevi-
dimü « àôp«Toç », negasimü « ao-oscrToç; », nerazorimü « indes-
tructible », etc. Ainsi s’est fixée une classe de formes en
-imü, indiquant capacité, qui a envahi les divers types de
1. Le matériel des formes indiennes est réuni chez Wackernagel-Debrunner,
Altind. Gramm. II, 2, p. 749 sq.
2. Op. cil., p. 750-1.
3. Les données de l’indien devront être reclassées à ce point de vue.
4. Les principaux faits sont réunis chez Vaillant, Manuel du vieux-slave, I,
p. 233.
5. Meillet-Vaillant, Slave commun, p. 335.
QUESTIONS DE MORPHOLOGIE VERBALE
31
présent. C’est qu’il n’y avait pas de nécessité véritable
à généraliser l’emploi d’un participe présent au passif. La
fortune de cette forme tient a ce qu’elle était, à l’origine,
caractéristique des verbes intransitifs, donc apte à °êtré
transférée au passif, à mesure que l’expression de cette voix
cherchait des formes nouvelles pour parer à l’élimination
des anciennes désinences médio-passives. C’est d’abord aux
verbes intransitifs que se sont agrégés les adjectifs en -mü.
Il a dû en être de même en baltique. L’affectation des
formes de participe en -mas au passif (type nësamas, sâkomas,
mÿlimas, etc.) ne masque pas complètement les attaches de
ce participe avec les verbes intransitifs. Il en subsiste des
preuves directes comme lit. tinkamas « plaisant, convenable »,
lett. nâkamâ (nedëla) « (la semaine) prochaine s 1 . En outre
le participe présent actif II en -damas du lituanien, qui est
seulement appositionnel et n’apparaît qu’au nominatif,
a été expliqué comme un ancien participe intransitif en
-amas, qui serait devenu -d-amas après thèmes de présent
en voyelle ou en diphtongue, avec -d- évitant l'hiatus 2 .
Tous ces indices vont dans le même sens.
G est donc, selon toute vraisemblance, dans une valeur
intransitive ou moyenne que nous devons chercher le point
de départ de la formation slave et baltique des participes
en -mo-. Tout le système des participes a été renouvelé
dans ces deux langues et constitue une organisation originale
liée aussi bien à l’expression de formes périphrastiques
comme le parfait qu a la distinction des voix. A la suite de
réfections dont le détail nous échappe et qui engageaient le
verbe entier, il s’est constitué dans ces deux langues une
opposition de quatre participes distribués symétriquement
au présent et au passé, à l’actif et au passif. Les formes
n’ont donc pas la même valeur que dans les systèmes de
participes à trois termes (indo-iranien, grec) ou à deux termes
(latin). L élimination de la distinction des voix dans la
flexion des formes personnelles a dû être une circonstance
déterminante de ce grand procès.
La forme du participe luwi en -mi-j-ma- apporte ainsi un
témoignage de grand prix sur la valeur et l’utilisation de ce
suffixe dans un état ancien de l’indo-européen. Il montre
1. Endzelin, Lelt. Gramm., §§ 719, 796.
2. Stang, Das slav. u. bail. Verbum, p. 205-6.
3
32
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
à la fois que les origines de ce participe remontent bien plus
haut qu’on ne croyait, et que les langues slave et baltique
n’ont pas été les premières ni les seules à incorporer la forma-
tion en *-mo- dans le verbe.
On peut maintenant, en groupant toutes ces données,
tracer une division dialectale ancienne en indo-européen et
distinguer deux formations de participe médio-passif : d’une
part *-mno-, principalement en indo-iranien et en grec 1 ;
de l’autre *-mo-, en luwi, en slave et en baltique 2 . Ce sont là
deux formations indépendantes et parallèles. Le luwi apporte
un argument supplémentaire contre l’explication de balt.
si. *-mo- par *-mno- et permet de définir une isoglosse notable.
IV
Les préverbes pe et u-
L’importance du préverbe pë n’a pas besoin d’être soulignée.
Dans l’ensemble des préverbes hittites, pë « hin- » a cette
particularité maintenant bien connue de former couple avec
u- ( we- wa- ) « her- » : pennai- « hin-treiben » : urinai- « her-
treiben » ; pedai- « hin-schaffen », u-dai- « her-schafïen », etc. 3 .
En général contracté avec le radical et inséparable, comme
l’opposé u-, le préverbe pe est encore indépendant dans l’ex-
pression pë hark- litt. «tenir (pour porter) vers»; « hin-halten ».
Jusqu’ici ce préverbe n’a pas trouvé de correspondant clair.
Sturtevant le lit *be pour le comparer à gr. ç-/) et en même
temps à àg<pî 4 , ce qui paraît inconsistant : cp-îj « comme, tel »
n’est probablement qu’une forme locutionnelle figée de çyjgi
(« on dirait ») et ne saurait venir en discussion, non plus que
àgcpl qui ne se prête même pas à une analyse dégageant
deux éléments conjoints. — Pour H. Pedersen 5 , liitt. pe se
1. Sur la préhistoire de cette formation, cf. BSL 34 (1933), p. 5 sq. Voir
aussi E. Polomé, Oriens, IX, 1956, p. 108 sq.
2. Dans son étude Généra verbi II, Prague, 1937, B. Havrànek recense en
détail les participes slaves en -mü et, avec Zubatÿ, il les compare aux adjectifs
sanskrits du type de bhïma-,
3. Pedersen, Hittitisch, p. 151.
4. Compar. Gramm . 2 , § 214.
5. Lykisch and Hittitisch, § 40.
QUESTIONS DE MORPHOLOGIE VERBALE
33
retrouverait en lycien pi- dans la forme verbale pijetç, conjec-
ture qui en tout cas n’éclaire pas l’origine du préverbe hittite.
On pourrait considérer hitt. pë comme la plus ancienne
forme du préverbe connu surtout en slave et en baltique
comme *po. Les deux degrés de quantité sont représentés
en alternance : *po dans irl. po-, lit. pa- ; et *po dans si. pa-,
lit. po-. D’autres langues l’ont aussi : lat. pônë de *po-sinô,
cf. po-situs ; iranien pa-, surtout dans oss. fæ- 1 . Dans son
emploi le plus fréquent, si. et balt. po « vers, sur, au delà »
indique un mouvement de même direction que hitt. pë.
Le vocalisme e était prévisible ; le hittite nous le restitue.
On peut admettre un adverbe i. e. *pë (hitt. pë) qui sera à
*po (si. po, etc.) comme *dë (lat. dë, irl. di) à *do (si. do).
Le préverbe corrélatif hitt. u- wa- évoque naturellement
si. u « à, près », lit. au-, lat. au-, etc. Mais les emplois histo-
riques ont divergé entre les langues ; dans une partie du
domaine a prévalu la notion d’« écartement ». En hittite
le sens de u- s’est déterminé par opposition à pe- dans les
couples de verbes symétriques. Ce n’est plus une fonction
productive.
Y
Dialectologie indo-européenne de la racine *nei-
Le témoignage hittite peut souvent contribuer à faire
apparaître la chronologie d’un changement lexical. C’est le
cas du verbe hitt. nai- ne- « conduire » 2 qui se compare
évidemment à indo-iranien nay- « conduire ». Quelle est
l’extension dialectale de *nei- en indo-européen ? Telle est
la première question à poser.
On a l’habitude d’en dériver irl. nïath « guerrier, héros »,
m. irl. në, nia « id. », par un ancien *neitos. Le sens des termes
irlandais ne convient nullement à la notion de « conduire,
mener ». En outre, d’autres raisons, propres celles-ci à l’irlan-
dais, orientent vers une étymologie différente. Il paraît
difficile de séparer në, nia, et nialh « héros » de nïach qui
1. CI. nos Éludes sur la langue ossèle, 1959, p. 98 sq.
2. Sur la flexion hittite de nai-, cf. Pedersen, Hittitisch, § 78 ; Kronasser,
§ 193, 3, p. 196.
34
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
signifie aussi «héros » et qui suppose *neiko-; à son tour m.
irl. nïach s’apparente en irlandais même à nîab «force vitale»
(* neibho-), de sorte qu’il faut poser une racine distincte
* nei- « être doué de force, déployer son activité », à reconnaître
aussi en germanique dans v. sax. nïd « combat, hostilité »,
got. neifr «jalousie», cf. v. irl. nïth «combat» (*nïtu-).
Même dans les dictionnaires qui continuent de mettre irl.
nia, nïalh à côté de véd. nay- ‘conduire’, on indique que les
mots irlandais pourraient appartenir à une racine *nei-
différente 1 . En dernier lieu J. Yendryes range v. irl. nia
«champion, héros» avec niam «éclat, beauté» (*nei-m-),
noib « saint, sacré » (*nei-bh~) sous une racine *nei- indiquant
la force active, l’éclat lumineux, l’inspiration sacrée, et il
n’évoque plus qu’avec « peut-être » le rapprochement de skr.
nâyati 2 . Il y a donc tout lieu de laisser ensemble les divers
représentants irlandais de cette racine *nei- et par là même
de renoncer à la comparaison, improbable en soi, avec * nei-
« conduire ».
Ainsi *nei- ‘conduire’ se trouve restreint à deux dialectes,
l’indo-iranien et le hittite. Cette situation, quand on l’envisage
au point de vue du lexique indo-européen, amène une
deuxième question : y a-t-il un rapport entre la répartition
dialectale de *nei- et celle d’une racine différente, mais de
même sens, qui est *weclh- « conduire » ?
Il faut examiner ensemble *nei- et *wedh- pour définir
leur position respective sur l’aire indo-européenne. La répar-
tition dialectale ne coïncide pas. Alors que *nei-, comme
on l’a vu, se limite à l’indo-iranien et au hittite, on trouve
*wedh- d’un bout à l’autre du domaine, et en plusieurs
langues le sens de « conduire » se spécialise en « conduire
(une femme) > épouser ».
Les formes se laissent réunir facilement. On a en celtique
irl. fedid « il conduit », lo-fed- « mener », gall. dy-weddio
« épouser » ; en baltique : lit. vedù vèsli « conduire ; épouser » ;
en slave : irl. vedç vesti « conduire », itér. voditi, v. russe
voditi (zenu) «épouser»; probablement en grec le dérivé
sSvov, pl. è'sSva « présents d’accordailles », et en germanique
v. sax. weotuma, vha. widomo « prix de la fiancée ». Enfin
1. Ainsi J. Pokorny, Idg. elym. Wb., p. 760, s.v. 1. nei- et 2. nei-.
2. J. Vendryes, Lexique étymologique de l’irlandais ancien, 1960, N-15 sq.
QUESTIONS DE MORPHOLOGIE VERBALE
35
en indo-iranien : avest. vad- « conduire », va8û- « femme
épousée », véd. vadhâ- « fiancée, jeune épouse ».
En confrontant l’aire de *wedh- et celle de *nei-, on voit
qu’elles sont distinctes, sauf en indo-iranien. Ailleurs les
langues qui ont *wedh- n’ont pas *nei~. Mais la coexistence
des deux racines en indo-iranien n’implique pas de la même
manière l’indien et l’iranien. Les deux langues sont ici dans
un rapport qui demande une description plus attentive.
L’indien emploie largement nay-, mais *wedh- n’est repré-
senté que par véd. vadhâ, tandis que l’avestique connaît à
la fois vad- et nay-. Cela suffit à révéler une situation indo-
européenne. Nous pouvons dire qu’il y a une relation entre
*wedh- et *nei-; c’est une relation de succession *wedh-
-*■ *nei-, en vertu de laquelle *nei- a pris la place de *wedh-.
La preuve en est donnée par l’indien où *wedh-, qui a entiè-
rement disparu, est néanmoins postulé par vadhâ qui a sub-
sisté grâce à son sens spécialisé, alors que la notion de
« conduire » s’exprime désormais par nay-. Ce raisonnement
est confirmé par l’iranien : ici vad- et nay- coexistent,
mais vad- apparaît comme plus ancien que nay-.
Comme ces relations lexicales n’ont pas encore été aperçues,
il sera utile de les préciser dans le détail des faits. En indien
la distribution des deux racines est très inégale : un terme
unique pour *wedh- en face d’une large famille issue de *nei~.
Hors de l’étymologie, rien ne permet d’interpréter véd.
vadhâ- qui est isolé en indien. C’est seulement en avestique,
où vad- « conduire » est conservé, que vadü- se laisse analyser.
Il est intéressant de relever dans ce terme indo-iranien
vadhü- « jeune épouse » le suffixe -ü dénotant certains
membres féminins de la famille ancienne, comme v. agrâ-,
av. ayrû- « jeune fille à marier », svasrâ- « belle-mère », av.
*xvasrü- (cf. pers. xusü, xusrü, sogd. ’ywsh, yidga xuso, etc.) 1 .
De vadhâ, le védique a les dérivés vadhümat- « pourvu de
jeunes femmes » et vadhüyü- « désireux de jeune femme » ;
l’avestique forme vadaryu- « (animal) en rut » sur thème
nominal *vadar-, ou sur présent dénominatif *vadarya- si
l’on peut tirer parti de véd. vadharyânlïm (hapax I 161, 9) ;
cf. aussi av. vaSrya- « (jeune fille) nubile ». L’attache verbale
1. Voir d’autres féminins indiens en -û de la même série chez Wackernagel-
Debrunner II, 2, § 320.
36
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
de ces dérivés ressort clairement en avestique, où upa-vâdaya-
« livrer (une femme) en mariage », us-vâdaya- « enlever (une
femme) » comportent un régime explicite tel que nairikâ-,
kanya-, etc., et ne sont que des emplois particuliers de
vâdaya- « emmener ». Ce verbe n’a en avestique que le présent
causatif vâdaya-; un présent vad(a)- qui répondrait à *wed-
du celtique, du baltique et du slave, n’est pas sûrement
attesté ; aussi longtemps que demeure incertain le sens de
gàth. vadamnô (Y. 53, 5) 1 , nous ne pouvons dire si vâdaya-
est seulement un doublet de *vada- transitif, ou s’il est le
causatif d’un *vada- intransitif. En tout cas vadü- «jeune
épouse» s’est de bonne heure dissocié du verbe vad- ; des
dialectes iraniens qui ne connaissent pas vad- ont le terme
dérivé de vadü-, comme khwar. wuô, sogd. wôwh « épouse »,
persan bayôg « jeune mariée ».
L’iranien, plus conservateur ici que l’indien, a donc gardé
vad-, disparu en indien. En outre, il possède nay-. On peut
alors tirer parti de cette circonstance pour préciser la relation
que nous posons entre vad- et nay-,
La dérivation de nay- en védique est assez fournie : nâyà-,
netf- « conducteur », -ni- en composition dans rta-, yajna-,
grâma, vrala-, senâ-nï-, et -nïti- dans su-, vema-nïti- 2 ; à ces
dernières formations répondent en avestique dasdma-nï-
« qui conduit à la santé » et aiwi.nlti- « conduite ». Les
emplois de nay- se répondent aussi du védique à l’iranien ;
le développement de ces formes est bien indo-iranien 3 .
Or nay- recueille la succession de vad- en divers emplois.
D’abord dans le sens de « conduire (la femme épousée) »
où l’iranien dit vad-, le védique a introduit nay-: RY. X 85,
26 s’adresse à la nouvelle mariée : püsâ tvetô nayatu haslagfhya
« que Püsan, te prenant par la main, te conduise (à ta nouvelle
1. « Der heiratende » (Justi, Geldner) ne peut convenir dans une phrase
que Zarathustra rapporte à lui-même; « Brautführer a (Humbach) tourne cette
difficulté, mais en soulève une autre : pourquoi i conduire une jeune femme au
mariage (pour un autre) » aurait-il une forme de moyen ? Le seul participe
connu de vâdaya- est justement vâdayamm, mais c’est un participe passif.
2. Mais netrd-, nayana- i œil » appartiennent certainement à une racine
différente.
3. Un héritage de cette période subsiste dans le terme a-su-wa-ni-in-ni (avec
finale hurrite -ni) d’une tablette d’Alalakh, désignant une pièce du char (Wise-
man, The Alalakh Tableis, 1953, n° 422), que j’interprète par “aéva-nï- ‘qui
guide le cheval’. De même maintenant Mayrhofer, Indo-Iran. Journal, IV,
1960, p. 144.
QUESTIONS DE MORPHOLOGIE VERBALE
37
i
.
i
|
!
]
i
j
*
demeure) » ; plusieurs fois X 109 : hastagfhyâ ninâya (2) ;
jâyd... üpanïtâ (4 ; noter upa-nay- comme av. upa-vâdaya-) ;
jâydm... nïlâm (5). En outre l’expression av. bastam vâdaya-
« emmener lié » qui constitue en fait la totalité des exemples
de vâdaya- sans préverbe, se retrouve avec nay- en védique :
nâyatci baddhdm etâm « emmenez-le lié !» (X 34, 4). Il est
possible enfin que véd. nciyâ - « guide, meneur » (VI 24, 10 ; 46, 11)
soit modelé sur un ancien *vâda- attesté par m. parthe w’d’g.
Mais le même procès se reproduit à l’intérieur même de
l’iranien, où nay- a remplacé vad- dans une partie des
dialectes. Le schème de la répartition dialectale de vad-
et de nay- se dessine dès l’iranien ancien et assez clairement.
Seul l’avestique possède à la fois vâdaya- et nay-. Les autres
dialectes ont les uns vad-, les autres nay-. Le vieux-perse
ne connaît que nay-; ce ne peut guère être par accident que
l’autre racine n’y est pas attestée, car le moyen-perse aussi
a nay- seulement, mp. T. nyy-, phi. nîtan, nay- (traduisant
av. vad-). Avec le perse se rangent le kurde â-nln « apporter »
et quelques parlers du groupe central, comme kâsâï ônïmun
« apporter »L A l’opposé, les dialectes qui ont vad- se groupent
au Nord et à l’Est avec av. vâdaya-, m. parthe w’d- (w'y-),
prétérit w’st (avec différents préverbes) « conduire ; tirer » 2 ;
khotanais bây- basta (avec préverbes uysbây, etc. 3 4 ), pasto
râ-waldm, râ-wastdl «conduire», et, au Pamir, sariqoli duvâôam
duvust i . Telle est sommairement la répartition dialectale
intra-iranienne. L’antériorité de vad- sur nay- se démontre
ici encore par le fait que les dialectes qui n’ont plus vad-
conservent néanmoins le dérivé spécialisé vadû.-, ainsi pers.
bayô(g). La relation qui caractérise l’indien vis-à-vis de
l’iranien se répète ici à l’intérieur de l’iranien, c’est-à-dire
que le remplacement de vad- par nay-, réalisé en indien
avant la période historique, s’est reproduit au cours de l’his-
toire dans une partie des dialectes iraniens.
A quoi est due la coexistence de vad- et de nay- en
avestique ? Sans doute à ce que les deux verbes restaient
encore différents, quoique proches par leur sens. On discerne
dans av. vâdaya- la notion d’« entraîner, tirer par force »
1. Hadank, Mundarten von Khunsâr... (1926), p. lxxx.
2. Liste de formes chez Ghilain, Langue parthe, p. 71 ; Boyce, Manichean
Hymn-Cycles, 1954, p. 184 b, 196 b.
3. Voir le détail des formes chez Dresden, The Jâtakastava, 1955, p. 470 b.
4. Grundr. der iran. Phil., I 2, p. 312.
38
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
(un prisonnier lié, un chien) ; us-vâdaya- « enlever une femme
par rapt », alors que nay- est plutôt « conduire, guider » ;
cependant upa-nay-, para-nay- s’acheminent déjà à la valeur
de vâdaya-, et préparent la substitution de nay- à vad- qui
semble déjà accomplie en vieux-perse.
Telle est la perspective indo-iranienne dans laquelle il faut
replacer nay- «conduire» pour éclairer la situation historique.
Quelle est alors la position du hittite à cet égard ? Nous
revenons après ce long détour à la question posée en com-
mençant, qui prend maintenant un tour plus précis. Puisque
le hittite est seul avec l’indo-iranien à attester *nei-, la
relation que nous établissons en indo-iranien entre *nei-
plus récent et *wedh- plus ancien est-elle une innovation
dialectale ou a-t-elle déjà une correspondance en hittite ?
C’est un problème de chronologie indo-européenne que, à
partir du modèle indo-iranien, le hittite permet de résoudre.
Quand nous avons considéré le jeu des deux racines en
indo-iranien, il est apparu que la réduction à l’unité par
élimination de l’une ou de l’autre résultait d’emplois où
*wedh- et *nei- pouvaient se remplacer, mais n’abolissait pas
les différences de sens entre les deux racines. De fait, elles ont
existé l’une et l’autre comme entièrement distinctes, et c’est
justement le hittite qui aide à les situer. Le hittite n’a pas
seulement *nei- dans liai- neya- ; il a aussi *wedh-, qui est
à reconnaître dans uwale- « amener ».
Cette interprétation de hitt. uwale- met d’abord en question
la forme à poser en hittite. Il faut restituer celle-ci
dans le couple pehute- : uwale-, qui fait pendant, mais avec
une anomalie formelle 1 , aux couples formés par les préverbes
opposés pe- « hin » : u-(we-) « her » : paizzi «il va», uizzi
«il vient»; peda- «porter vers», udâ- «apporter» (cf. ci-dessus,
p. 32 ). De même pehute- «mener vers», uwale- «amener».
L’irrégularité morphologique, sans parallèle, tient probable-
ment à un traitement phonétique particulier qui s’ajoute
à une alternance radicale pour obscurcir la relation des
deux formes. On partira de pe-hule- où hute- représente
h(u)wate- avec la contraction dont on a d’autres exemples :
antuwahhas et antuhhas, lahhuwa- et lahhu-, etc. 2 Il faut alors
1. Cf. Friedrich, Ileth. Elem., I, § 154 : das formai unklare Paar uwale-,
‘herbringen’ und pehute- ‘hinschaffen’.
2. Cf. d’autres exemples chez Friedrich, Heth. Elem. I, § 17; Sturtevant 2 ,
§ 46 b-c.
QUESTIONS DE MORPHOLOGIE VERBALE
39
admettre que *u-huwate- s’est réduit à uwate- et que -h-
n a pas empêché la contraction des deux -u- ; aucune autre
issue ne semble possible 1 . On restituera donc un couple
théorique * pe-huwaie-~>pehule ; et *u-huwate-> uwate-. On
obtient ainsi une racine hittite *hwed- i.e. *wedh - 2 , qui donne
avec une alternance vocalique radicale 3 4 , le présent (h)uwale-.
Sur la foi de ce rapprochement, la racine indo-européenne
devra comporter une laryngale initiale.
Le hittite emploie les deux verbes correspondant à *wedh-
et à * ne i- comme distincts et non susceptibles de jamais
permuter. Le sens de hitt. nai- neya- est «diriger, tourner,
acheminer» : IGI.HI.A -wa neya- «tourner (diriger) les
yeux » ; « tourner » un peuple vers quelqu’un (pour lui faire
adopter son parti) ; « diriger » quelqu’un (vers un pays) ;
«envoyer» quelqu’un à...; au moyen neyahhat «je me
dirigeai vers...». Il s’agit donc de «donner une impulsion,
laire mouvoir vers un certain but ». Mais *wedh-, représenté
par pehute- et uwate-, abstraction faite du préfixe directif
signifie « conduire, mener », indiquant que le sujet guide lui-
même le mouvement et se fait suivre. Les deux verbes *wedh-
et *nei- sont clairement différenciés et voisinent dans la
même phrase : nuza D UTU -Si kuin NAMRA INA É
LUGAL uwatenun... kuin NAM. RA. MES uwatet nussan
kapuwar NU.GÂL esta nammakân NAM. RA. MES URU KU-
BABBAR-si para nehhun nan arha uwateir « ce que moi,
le Soleil, j’amenai (uwatenun) de colons au palais... ce que
(les maîtres de Hattusa) en amenèrent ( uwatet ), il était impos-
sible de les compter. J’envoyai (nehhun) les colons à
Hattusa et ils les y amenèrent ( uwateir ) )t i . Telle est
1. On remarquera en luwi des exemples d’amuissement de h devant u et w
(Laroche, Dictionnaire de la langue louvite, p. 133, g 10).
2. Toute la présente démonstration a été construite directement à partir
des données linguistiques. C’est après l’avoir rédigée que nous avons lu chez
H. Pedersen, Hittitisch, § 87, à propos de uwate-: « -wa- ist wie auch sonst aus
-we- entstanden ; es handelt sich um die Entsprechung des lit. vedù « ich
führe » ». Personne n’a retenu ni même cité ce rapprochement ; il nous eût
sans doute échappé aussi s’il n’avait été consigné chez Friedrich Helh. Wb. s.v.
uwate-, Pedersen lui-même n’a pas jugé utile de citer lit. vedù dans son index.
Il a jeté une suggestion rapide sans aller jusqu’au problème qu’elle implique.
3. La discussion la plus récente, et la meilleure, de ces variations vocaliques
en tant qu’alternances est chez J. Kurylowicz, Actes du VIII'' Congrès Internat,
des Linguistes, 1958, p. 228 sq.
4. Annal. Murs., éd. Gôtze, p. 56, H. 41-45.
40
HITTITE ET INDO-EUROPEEN
toujours la différence, et c’est bien parce que les formes
répondant à hitt. uwale- dans les autres langues signifient
pareillement « conduire soi-même quelqu’un, se faire suivre
de...» que le verbe a été spécialisé pour la notion de «conduire
une femme chez soi ». Cette différence entre *w edh- et *nei
est encore reconnaissable en avestique, dans la seule langue
où vad- et nay- coexistent, bien qu’elle s’atténue au point
de permettre quelques équivalences. Mais elle s’est perdue
en indien où nay- seul subsiste et assume indistinctement
les deux sens.
Le hittite nous aide à restituer et à interpréter ce procès
où entrent deux lexèmes qu’il possède l’un et l’autre, l’un,
le plus ancien, commun à la majorité des dialectes indo-
européens, l’autre, plus récent, limité au hittite et à l’indo-
iranien. L’aire restreinte de *nei- désigne une innovation,
propre à deux langues qui ont dû être les premières à se
séparer de la communauté. Une autre innovation complète
ce tableau, celle qui, à l’extrémité occidentale du domaine,
s’est produite en latin : le remplacement de *wedh- par
*deuk-, aboutissant à l’expression (uxorem) ducere. Ainsi
; . e. *wedh- a eu deux successeurs : nay- en indo-iranien,
duc- en latin. L’expression de « conduire » a été de la sorte
entièrement renouvelée en indien et en latin. Ailleurs elle
’a été partiellement, comme en germanique, où *wedh-
subsiste, mais dans des acceptions très restreintes ou déviées
(ail. wittum; widmen), ce qui a rendu nécessaire, à date plus
récente, des recréations : vha. lîdan « aller » ; caus. *leitjan
«faire aller» >all. leiten ; ou vha. faran « fahren » : caus.
fuoren « führen ».
Tout au long de cette analyse de procès lexicaux, nous
rencontrons, comme une des particularités et probablement
comme un des facteurs de la distribution dialectale et du
changement historique, l’emploi de « conduire » dans
l’acception de « conduire chez soi la femme épousée ». Un
point demeure dans l’ombre : nous ne savons si le hittite
a connu aussi cette expression du « mariage », et s’il a eu un
dérivé correspondant ou analogue à i. ir. vadhü. Ce vocabulaire
hittite des parentés et des alliances reste en grande partie
inconnu, ou masqué par les idéogrammes.
CHAPITRE III
LE PARFAIT PÉRIPHRASTIQUE
Le parfait périphrastique, formé à l’aide de hark- « avoir »+
participe au nom. acc. sg. neutre, iyan harzi « factum habet,
il a fait », a été signalé de bonne heure parmi les curiosités
de la grammaire hittite. La plus vieille langue indo-européenne
avait donc déjà un parfait comparable à celui que les langues
romanes et germaniques modernes ont constitué au terme
d’une longue évolution. On n’a pas manqué de recueillir le
témoignage du hittite, estimé à son prix, avec ceux des
langues plus récemment attestées, pour illustrer le rôle de
l’auxiliaire « avoir » dans la formation d’un temps passé 1 .
On ne saurait dire cependant que ce parfait hittite ait jamais
été étudié ni même décrit. L’apparence « moderne » de la
périphrase a servi de caution à un rapprochement sommaire
avec la forme du parfait des langues romanes ou de
l’anglais 2 ; elle n’a pas incité à une analyse des éléments
constitutifs du parfait hittite. Ce que nous avons de plus
détaillé est un paragraphe de 1 ’ Elementarbucli (§ 201) de
J. Friedrich, donnant une douzaine d’exemples de parfait
et de plus-que-parfait. Même dans ce petit nombre d’exemples,
certains éveillent le doute ; quand hark- est pris à l’impératif,
est-ce bien d’un parfait qu’il s’agit ? Dans un emploi tel que :
numu istamanan lagan hark « et tiens l’oreille penchée vers
moi ! », la traduction sépare nécessairement hark- du participe
et implique que l’impératif est au présent, non au parfait.
Alors hark- n’est plus un verbe auxiliaire.
1. Cf. l’article de J. Vendryes, Choix d'études linguistiques et celtiques, 1952,
p. 102 sq.
2. Ainsi Sturtevant, Compar. Gramm. 2 , 1951, § 296 ; Ivronasser, Vergl.
Laut- und Formenlehre des Heth., 1956, p. 214.
42
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
Nous avons donc cru utile d’étudier aussi largement que
possible les emplois du parfait et du plus-que-parfait pour
en dégager la structure et la fonction. Les exemples, recueillis
dans les textes édités et traduits, ainsi aisés à vérifier, seront
produits avec leurs références. Ils permettront de suivre en
détail notre analyse du parfait, qui diffère sensiblement de
la définition admise jusqu’ici.
I
Toute étude du parfait hittite doit partir d’une distinction
fondamentale qu’il faut poser avant de procéder à l’énumé-
ration des faits. Cette distinction fournit le premier principe
d’interprétation et s’énoncera ainsi.
Le syntagme hark-- (-participe en -an est susceptible
d’assumer deux fonctions distinctes, selon que hark- est
verbe autonome ou verbe auxiliaire.
Comme verbe autonome, hark- signifie « tenir » ; le participe
est alors membre d’un syntagme prédicatif.
Comme verbe auxiliaire, hark- signifie « avoir » ; le participe
est alors élément d’une forme temporelle périphrastique.
Dans le premier cas, avec hark- « tenir », nous avons une
locution de caractère lexical, sans valeur temporelle autre
que celle indiquée par la forme personnelle de hark-. Exemple :
istamanan lagan harmi «je tiens l’oreille inclinée», avec
harmi présent (et non «j’ai incliné...»); istamanan lagan
harkun « je tenais (ou tins) l’oreille inclinée », avec harkun
prétérit (non «j’avais incliné... »).
Dans le second cas, avec hark- «avoir», nous avons une
forme temporelle unitaire de parfait. Exemple : iyan harmi
«j’ai fait», parfait présent; iyan harkun «j’avais fait»,
parfait prétérit (= plus-que-parfait).
A défaut de cette distinction, l’analyse reste flottante et
confuse. Il ne suffit pas de la combinaison de hark- avec un
participe neutre singulier pour produire un parfait. On va
voir que cette distinction se vérifie dans la diversité des
emplois concrets. Il faut passer en revue, un à un, les
exemples que fournit chaque texte pris séparément. Procé-
dure un peu longue, mais nécessaire à la démonstration.
LE PARFAIT PÉRIPHRASTIQUE
43
Le texte de Telipinus, réputé un des plus anciens que
contiennent les archives de Boghaz-Kôy (on le place au
XVII e siècle av. J.-C.) et qui reste notre source principale
pour l’histoire de l’Ancien Empire hittite 1 , est à citer pour
un bel exemple de la locution prédicative : KUR-an udne
tarhan harta (11. 6, 16) qui doit être traduit « il tenait assujetti
le pays ennemi » (non : « il avait assujetti »). Sturtevant et
Bechtel 2 le rendent correctement : « he kept the hostile
country in subjection », mais ils y voient à tort un trait de
la langue archaïque 3 . Cet emploi de liark- avec son sens plein
de « tenir » et le participe se rencontre tout au long de la
littérature hittite 4 . Nous en avons ici le premier témoignage.
Ce texte ne nous donne donc aucun exemple d’un parfait
périphrastique, peut-être par hasard.
Pas d’exemple non plus de parfait dans les fragments du
mythe de Kumarbi. Mais l’expression hark- « tenir » +
participe y apparaît à l’impératif dans l’injonction trois fois
répétée : numu uddanas GESTUK-an para lagan hark « tiens
l’oreille inclinée vers mes paroles ! » 5 .
Le mythe d’Ullikummi, de rédaction archaïque, donne un
autre exemple de la même formule : numu uddanas gestuk-om
para lagan hark « tiens l’oreille inclinée vers mes paroles ! ».
C’est aussi de hark- « tenir » que relève l’expression lissan
harkanzi « they hold set ; ils tiennent posés (les luths) » 6 .
Ce texte ne contient donc aucune forme de parfait. Les
parties narratives sont au présent.
A l’inverse, les Prières de Mursilis contre la peste 7 ne
contiennent d’exemple de hark- que dans des parfaits : § 4,
25 [zag.hi.a] sa kur VRl] Hatti lC kur dan harta «l’ennemi
avait pris des territoires du pays de Hatti » (p. 166) ; § 9,
5-6 natzakan kasa ana d im uru Hatti en-L4 ù AN A dingir .
mes BELLU-mfs-IA piran tarnan liarmi «vois! au dieu
de l’atmosphère hatti, mon seigneur, et aux dieux, mes
seigneurs, je l’ai avoué »... ; nuzakan SA ABIYA kuit
1. Goetze, Kleinasien 2 (1957), p. 84.
2. Hittite Chrestomathy, p. 182 sq.
3. Ibid., p. 194, 195.
4. G. Bechtel, Hittite Verbs in -sk-, p. 106, rectifie déjà cette affirmation.
5. Güterbock, Kumarbi, 1946 ( Istanbuler Schriften, n° 16), pp. *13, 50;
*26, 19 ; *32, 19.
6. Güterbock, The Song of Ullikummi, Journ. of Cuneif. Stud. V, 1951,
p. 148, 1. 14-15 ; p. 154, 1. 39.
7. Ed. Gôtze, Kleinas. Forsch. I, p. 161 sq.
44
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
wastul tarnan harmi... «or puisque j’ai avoué le péché de
mon père... » (p. 214, cf. déjà § 6, 8, p. 170). On notera
qu’un passage parallèle, un peu plus haut, donne, au lieu de
tarnan harmi, et dans le même contexte, le prétérit tarnahhun:
§6,3 nuzakan kas[a AN A PANI d im was]tul tarnahhun «vois !
j’avouai (sic) mon péché » (p. 212) et il faut probablement
restituer un prétérit aussi un peu plus loin : § 10, 6 am-
mukmazakan SA ABIYA wastul larn[ahhun ] «j’avouai (sic)
le péché de mon père » (p. 216). Puisque le texte même
de l’aveu est reproduit chaque fois : eszi-at iyawenat « cela
est (vrai). Nous l’avons fait » ou asanat iyanunat « cela est
(vrai). Je l’ai fait », il faut croire que le parfait et l’aoriste
ne se délimitent pas en hittite de la même manière que
dans les autres langues anciennes. Ou avons-nous ici jdes
textes copiés par des scribes étrangers, peu sensibles à ces
différences formelles ? Ce point reste à étudier. — Dans un
autre texte du même ensemble, § 3, 22 antuhsatar [ul] tarnan
harten « (ô dieux !) vous n’avez pas délaissé l’humanité » (p.
244) h II n’y a pas dans ces prières d’exemples de hark-
‘tenir’ avec le participe ; mais seulement avec un nom :
numu uwatteni dingir[mes en.me§-L4] wastul harteni «vous
viendrez, vous dieux [mes seigneurs], et vous me le tiendrez
à péché » (p. 238).
Les Instructions aux fonctionnaires des temples, publiées
par E. H. Sturtevant 1 2 , apportent des exemples des deux
catégories de périphrases.
§ 14 III 58 sq. nasta dingir . mes-cis ninda liarsi BVG ispan-
tuzzi nahsarattan mekki liyan harten « pour les miches sacri-
ficielles (et) les gobelets de libation des dieux, tenez appliquée
beaucoup de crainte révérencieuse », plus librement « tenez
en grande révérence (les objets de culte) » 3 . A l’impératif
la construction de hark- comme verbe plein ne fait pas de
doute. Mais la prescription aurait pu être formulée aussi bien
au présent, harteni; elle signifierait : «vous tiendrez, etc.»,
sans autre changement.
1. Nous ne tenons pas compte de l’exemple hinka[n harkir], ibid., p. 208.
S’il est restitué sûrement ( § 3, 5), c’est un plus-que-parfait : « ils avaient offert ».
2. JAOS 54, p. 363 sq. Nous citons d’après la réédition dans Hittite Chres-
tomathg, p. 148 sq.
3. Sturtevant : « Keep (your) fear well established » donne bien le sens
littéral.
LE PARFAIT PERIPHRASTIQUE
45
Comme parfait, par contre, on comptera § 7 II 14 sq.
sumasmaz kuin maklandan markan harteni nankan anda
tarnatteni « (si, à la place d’un animal gras voué aux dieux,)
vous substituez un animal maigre que vous avez dépecé
pour vous-mêmes... ». De même la prescription § 2 I 16
parlaiwaya tüg.hi.a wassan harkandu «qu’ils aient revêtu
des vêtements propres ». Ici le parfait, à cause du sens de
ce verbe, équivaut à un présent : « qu’ils aient sur eux,
qu’ils portent ». C’est en effet le seul verbe dont le parfait
s’emploie à. l’impératif, comme un présent. On le voit dans
la suite du même passage où le parfait wassan harzi est pris
en équivalent d’un présent : § 2 I 22 erum -SU kuwapi ana
EN -SU piran sara artari nas warpanza nu [tüg.hi.a] par-
kuwaya wassan harzi « quand un serviteur se tient devant
son maître, il est lavé et il a revêtu (— il porte) des vêtements
propres ». On distingue ainsi wassan hark- « avoir revêtu =
avoir sur soi », parfait à valeur lexicale de présent, et wes-
« revêtir » qui peut aussi s’employer au présent : § 14 III 61
sumasaza warpantes esten nu tüg.hi.a parkuwaya westen
« vous, soyez lavés et revêtez des vêtements propres ! ».
Pour un autre bon exemple du parfait de ce verbe, on
citera encore Gôtze-Pedersen, Mursilis Sprachlahmung (1934)
Rs 23 sq. où le prétérit du parfait wassan harkun est au
plan d’autres prétérits : D u-as kuedani ud -ti hatuga tetheskit
harsiharsiya udas nu tüg.nig.lam.mes kue apedani ud -ti
wassan harkun ANA gi ^gigir -yakan kuedani apedani ud -ti
arhaliat nü ke tüg.nig.lam.mes anda apanda gi ^gigir -y a
turiyan apatta dair « le jour où le dieu de l’orage tonna
terriblement et un orage éclata, les vêtements que ce jour-là
j’avais revêtus et le cliar sur lequel ce jour-là je me tenais,
ces vêtements en totalité et le char attelé, cela aussi ils
prirent ». Le plus-que-parfait d’un verbe comme wes-
« revêtir », wassan harkun «j’avais revêtu», équivaut à
«j’avais sur moi, je portais» et se trouve donc symétrique
du prétérit arhaliat « je me tenais ».
Dans le Rituel de Tunnawi, éd. Goetze (1938), la même
mention reparaît : tüg.gü.è.a ge 6 -ti kue wassan harzi
« (elle déchire) la chemise noire qu’elle a revêtue, qu’elle
porte» (II 41 ; cf. 49-50). En outre un parfait de halzai-
« appeler, nommer » : I 3 nas manzakan lamais kuiski papranni
ser halziyan harzi « ou si quelqu’un d’autre l’a nommé(e)
pour l’impureté » ; sur cette locution, cf. Goetze, ibid., p. 39,
46
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
n. 96, où est cité le parallèle XXIX 7, 4 sq. manwa d utu-si
kuiski AN A PANI dingir-li idalawanni memiyan harzi « si
quelqu’un a mentionné le Soleil devant un dieu pour une
mauvaise condition (= dans une malédiction) ». Enfin Tun-
nawi IV 18 : mahli\an sara Gl Harsa pennan harzi « de même
que (cet arbre) a poussé des rejetons ».
Les Hethitische Totenrituale de IL Otten (Berlin, 1958)
nous donnent un bel exemple de hark- « tenir » construit
avec un participe prédicat, et d’autant plus clair que hark-
est à l’impératif (p. 60, 1. 1) : kunnawassi ü.sal lam d utu-
us ara iyan hark nuwarassissan sarizzi hannari le kuiski
« ô Dieu du Soleil, tiens pour lui cette prairie légalement
attribuée (litt. faite) ! Que personne ne la lui arrache (ou)
ne la lui conteste ! » C’est bien ainsi qu’entend l’éditeur :
« Halte ihm diese Wiese rechtmâssig zugeeignet ! ». Mais il
faut garder au verbe son sens même en version littérale :
« tiens pour lui cette prairie justement faite ! » et non « diese
Wiese habe ihm rechtmâssig gemacht !» (Otten, p. 139). Tout
est précisément dans cette différence entre « tenir » et « avoir ».
Sommer-Ehelolf, Pâpanikri :
I 41 sq. mân . . . wastanuwan harkanzi « s’ils ont considéré
comme péché » ; 44 wastanuwan harta « tu avais considéré... ».
Un cas particulier est I 53 nat ser be.el zur siyan harzi
« das hat die Opfermandantin sich auf den Kopf (?) gela-
den (?) ». En réalité siyan harzi litt. « elle a posé (un ornement
sur sa tête) » est une locution du type de wassan harzi (cf. ci-
dessus, p. 45) et équivaut à un présent : « elle porte sur
sa tête ». Tous les autres verbes qui encadrent cette prescrip-
tion sont au présent.
Chez Sommer-Falkenstein, Ilelli. Akkad. Bilingue, p. 61,
n. 1, on notera que la locution warsiyan harkun est bien
traduite « je tenais en paix ; ich hielt ungestôrt, in Ruhe und
Frieden », et que hark- est le verbe « tenir », non l’auxiliaire
du plus-que-parfait. Un exemple sûr du parfait est uiyan
harmi «j’ai envoyé» chez Sommer, Ahhiyavâ-Urkunden,
col. IV, 1. 15.
E. von Schuler, Hethitische Dienstanweisungen, 1957 :
D’une part avec «tenir» : p. 41, col. 1, 1. 10 kappuwan
hardu nasza gul -assan hardu « qu’il tienne comptés et qu’il
tienne notés (les avant-postes et les sentiers de l’ennemi) ».
LE PARFAIT PÉRIPHRASTIQUE
47
Id. 1. 23. Cf. p. 51, 1. 27 ; kappuwan hark «tiens comptés
(les champs, etc.) ».
De l’autre, avec «avoir», les parfaits suivants :
P. 29 § 27, 38 d uxu Sl -ya kuies egir -pa suM-an harzi « ceux
que Sa Majesté a livrés ».
P. 51, 11. 14-20 :
nassu dameshan kuiski kuitki harzi
nasmaza dân kuiski kuitki harzi
nasmaza happiran kuiski kuitki harzi
nasma aràh kuiski kinuwan harzi
nasmazakan gud lugal kuiski kunan harzi
nasmakdn aràh9 ia kuiski sarâ adan harzi
nuza gis.hurO 1 ^ gùb -lasma harninkan harzi
nalza egir -an kappui.
[Prescriptions à un fonctionnaire chargé de veiller à
l’entretien des bâtiments royaux] :
« Si quelqu’un a endommagé quelque chose ;
ou si quelqu’un a pris quelque chose ;
ou si quelqu’un a vendu quelque chose ;
ou si quelqu’un a forcé un grenier ;
ou si quelqu’un a égorgé un bœuf du roi ;
ou si quelqu’un a mangé les (provisions des) greniers
et a illégitimement (?) détruit les tablettes de compte ;
(tout) cela vérifie-le ».
L. 21 nasmakan AN A sag.geme îrMeS kuiski kuitki
arhan dân harzi :
« Si quelqu’un a pris quelque chose à la domesticité ».
E. v. Schuler, Hethitische Kônigserlasse ( Festschrift Johannes
Friedrich, 1959), p. 446 sq.
Col. II, 11. 3 sq. mân eshanassa kuiski sarnikzel piyan harzi
« même si quelqu’un a payé la compensation du sang (versé) » ;
7 manasza... dân harzi « s’il a pris » ; 8 mân layazelassa kuiski
sarnikzel piyan harzi « même si quelqu’un a payé la compen-
sation du vol ».
D’autre part, 1. 11 : mân ÎR-ma dayat nan tayazelanni
harzi, « si un esclave a volé (prétérit !), (s’)il le tient pour
vol 1 ... » ; quoique ce ne soit pas une périphrase avec le parti-
cipe, l’emploi de hark- est à retenir.
1. Probablement «s’il le prend en flagrant délit» ou «s’il le soupçonne de
vol... ». Cf. Schuler, l. c., p. 453, avec parallèles.
4
48
HITTITE ET INDO-EUROPEEN
J. Friedrich, Staatsvertrâge clés Hatli-Reiches :
Dupp. § 3, 1. 9 : 300 guskin ... ishiyan hcirta «300 demi-
sicles d’or qu’il avait imposés (comme tribut) ».
Kup. § 7 C 13 tnk... ibila -cinni sarâ clan liarla (« comme
il n’avait pas de fds), il t’avait pris en fdialité (= il t’avait
adopté comme héritier) ».
Ces deux exemples sont clairement des parfaits. Mais
il y en a deux autres, également traduits comme des parfaits
dans l’édition, sur lesquels on peut concevoir au moins des
doutes. L’un et l’autre sont dans des locutions de sens mal
assuré.
Hukk. I 20-21 et 26. On a ici une succession de formes de
présent, certaines justement de hark-: « Si tu ne protèges pas
(pahliasti)..., comme tu tiens en amitié ( genzu harsi), et
tu tiens les mains autour de lui (en protection, arahzanda
harsi)... si tu entends (istamasli) dire du mal..., si tu me le
caches (sannalti ) et ne me le dis pas (mematti )... ». Au milieu
de ces présents et dans une phrase symétrique apparaît la
locution composée : ( mân ) pirannatta sa d UTU® r U . UL wahnu-
wan harzi qui devrait signifier : « si à tes yeux les intérêts
du Soleil ne tiennent pas la première place », plutôt que
« (wenn) bei dir die Angelegenheit der Sonne nicht den
Yorrang erhalten liât » (Friedrich). La séquence des temps
et la symétrie syntaxique demandent un présent harzi,
non un parfait wahnuwan harzi. Il reste seulement qu’on
ne connaît pas encore le sens exact de la locution wahnuwan
hark-, traduite ici ad sensum.
Il en est de même de la locution para huiltiyan hark- dans
le même texte III, II. 9 sq. 13 sq. 17, 22, qui signifie à peu près
« appliquer un traitement préférentiel (en bien ou en mal) » :
mân antuhsan kuinki assu para huittiyan harmi « wenn ich
irgendeinen Menschen besonders gut behandelt habe... ». Ici
aussi il semble que hark- soit le verbe « tenir ». Si l’on admet
que para huitliya-, litt. « tirer devant », signifie « mettre
en avant, au premier rang = distinguer quelqu’un », on peut
comprendre la phrase littéralement : « si je tiens quelque
homme comme pro-tiré en bien » = si je le tiens bien traité »
et non « si je l’ai bien traité ». Toutes les prescriptions, dans
les textes de traités, sont au présent, et harmi s’interprétera
aussi au mieux comme un présent.
Gôtze, Madduwatlas, traduit bien l’impératif Ys. 17 tiyan
hark par « halte gesetzt » ; il faut entendre littéralement :
LE PARFAIT PERIPHRASTIQUE
49
« tiens (tes arrières) établis (dans la montagne Zippaslâ) ».
Nous avons donc ici hark- comme verbe indépendant ; mais
aussi dans le même texte hark- comme auxiliaire de parfait :
lingan harzi « il a juré » (Vs. 79) ; lingan harkanzi « ils ont
juré » (Rs. 53).
Dans Ilattusilis ed. Gôtze, l’expression numu kanessan
harta est traduite : « ... mich begnadet hatte » (I 28-30) ;
« ... mir gewogen war » (I 67) ; « mir gewogen gewesen war »
(IV 60). Mais il faut observer le parallélisme de kanessan
hark- avec assu hark- « tenir bien, traiter avec bienveillance »
dans le premier passage : numu d Istar gasan-L4 kuit kanessan
harta SES-IA-yamu nirgal-is assu harta ; il faut donc traduire :
« Comme Istar, ma maîtresse, me tenait en faveur et que
mon frère Muwatallis me tenait bien (= en bienveillance)... ».
Ainsi kanessan harta n’est nullement le parfait de kanes- ;
c’est le prétérit de la locution kanessan hark- « tenir favorisé ».
Ce texte de Ilattusilis ne contient qu’un parfait, à vrai dire
restitué, III 33 [piyan] harta «il avait donné».
Les Annales de Mursilis, éd. A. Gôtze (1933) nous fourniront
la plus grande provende. Comme il nous arrivera çà et là
de traduire autrement que l’éditeur, et que les contextes
doivent être cités, nous donnons ici les exemples au complet,
dans leur succession.
P. 16,1. 10 ABU èU-wassi kuis lugal kur Haiti esta nuw aras
ursag-is lugal-us esta nuwaza kur. kur. mes ^kur tarhan
harta « son père qui était roi du pays de Hatti, était un roi
héroïque et il tenait assujettis les pays ennemis ». L’expression
est apparue chez Telipinu (ci-dessus, p. 43) et le sens de
tarhan harta est le même : «il tenait assujettis» plutôt que
« er hatte die Oberhand über die Feindeslânder » (Gôtze).
P. 24, 1. 44 (restitution sûre cf. p. 126, 1. 24) numu ... kuit
kururiyahhan harta numu erin.mes ul peskit «comme (ce
pays) me tenait en hostilité et ne me fournissait pas de
troupes... ». C’est ainsi que nous traduirons kururiyahhan
harta, et non « Krieg mit mir angefangen hatte » (Gôtze),
ce qui va mal avec la suite « ils ne me fournissaient pas de
troupes » ; le plus-que-parfait accentue encore l’illogisme.
Une preuve supplémentaire que hark- est ici le verbe « tenir »
se trouve dans le parallèle, p. 126, 1. 24 où -mu kururiyahhan
harta de KBO III 4 IV 24 correspond à -mu kurur esta «il
m’était hostile » du texte symétrique KBO IV 4 III 30. Le
verbe kururiyahh- est en effet un verbe transitif à interpréter
50
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
littéralement comme tel : « rendre quelqu’un ennemi »,
c’est-à-dire « traiter hostilement s 1 ; et kururiyahlian hark-
vaut à peu près « habere aliquem infestum ».
P. 28, 1. 21 karas.hi.a pehudan harta «il avait conduit
l’armée », confirmé par p. 120, 1. 63-64, et p. 172, 1. 7.
P. 28, 1. 24 KUR-e pahhasnuwan harkir « ils tenaient le pays
protégé ».
On ne peut tenir compte de hat[ran harkun] restitué p. 48,
1. 8. Il n’y a pas d’autre exemple de ce parfait.
P. 76, 1. 39 : nuza hur.Sag Asharpayan kuis uru Kaskas
esan harta nu SA kur URU Pa/ô kas . mes karsan harta nu uni
hur.Sag Asharpaya VRV Kàskân zahhiyanun « la ville des
Kaskéens qui tenait occupé le pays montagneux d’Asharpaya
et qui tenait coupés les chemins vers le pays de Palâ, contre
cette ville des Kaskéens dans le pays montagneux d’Asharpaya
je combattis». Ici la trad. Gôtze donne : «welche Kaskâer-
Stadt das Bergland Asharpaja besetzt hielt und die Wege...
abgeschnitten hatte... », ce qui est grammaticalement possible,
mais peu satisfaisant : il n’est guère vraisemblable qu’on ait
pris hark- en fonctions différentes dans deux phrases
symétriques et consécutives, qui se rapportent à la même
situation : en tenant occupée cette région, ils tiennent coupés
les chemins vers Palâ. En soi, karsan harkir pourrait être
un plus-que-parfait. On notera cependant que dans tous les
autres exemples esan hark- signifie « tenir occupé » : cf. p. 78,
1. 43 [« die besetzt hielt »] ; p. 80, 1. 61 [ici « besetzt hatte »
sans raison] 2 ; p. 146, 1. 5 [« hielten besetzt »], et 11 [« hielten
besetzt »].
P. 78,1. 47 nu l ^kûr RRU Arawannas kuis kur RRR Kissiya
gul -anneskit nat mekki tamassan harta « (aussi longtemps
que mon père se trouvait en Mitanni), l’ennemi Arawannas
qui attaquait continuellement le pays Ivissiya, il le tenait
fréquemment accablé ». On ne voit aucune raison à un plus-que-
parfait (« der hatte es sehr bedrückt »).
P. 94, 1. 91, dân liarla « il avait pris ».
P. 114, 1. 19 huit... erin . mes ... daliyan harkun «comme
j’avais laissé les troupes... » ; de même p. 120, 1. 16.
1. G. Bechtel, Hittile Verbs in -sk-, p. 107, a bien reconnu le sens transitif
de kururiyahh-, mais il inclut l’expression parmi les parfaits.
2. De même Bechtel, op. cil., p. 108, alors que le texte oppose clairement
l’événement passé ( esal «il l’occupa ») et la situation actuelle : esan harta «il
tenait occupé ».
LE PARFAIT PERIPHRASTIQUE
51
P. 120, 1. 63. ID KAL-as kue karas.hi.a INA kur
VÏ{XJ Nuhassi... pehudan harta « les troupes que KAL-as avait
conduites au pays Nuhassi ».
P. 120-122, 11. 70 sq. vnv Kanuwaranwakan kuit lû kijr
VRU Hayasas anda wahnuwan harta «Tandis que l’ennemi
Hayasien tenait encerclée la ville Kanuwara (alors Nuwanza
se dirigea contre lui) ». L’expression anda wahnuwan hark-
se rencontre encore KBo V 6 II 24 sq. : erin.mes -wakan
ansu . kur . ra . mes kuis INA VRX] Harmuriga ser nuwaraskan
ni . mes URU ffum anda wahnuwan harkanzi « les troupes et les
charroyeurs qui sont dans le pays de Harmuriga, les Hurriens
les tiennent encerclés »*.
P. 126, 1. 33 numukan D u nir.gàl BELIYA D Hasamilin
BELIY A weriyan harta numu munnanda harta «et le dieu
de l’atmosphère, mon maître, avait appelé pour moi (le dieu)
Hasamilis, mon maître, et il me tint caché ». Cette locution
adverbiale munnanda hark-, étrangère à notre relevé, est
cependant à noter en vue de l’analyse des tours périphras-
tiques.
P. 148, 1. 13 numu idalawi para UL tarnâi asawimamu
para tarnan harzi « (le grand dieu qui me secourt) ne me
confie pas au méchant, mais il me tient confié au bon ».
L’opposition montre clairement qu’il ne s’agit pas d’une
différence temporelle : tarnai et harzi sont également des
présents. Mais seul le présent simple tarnai convient à une
phrase négative ; l’aspect positif de l’affirmation est mis en
relief par la locution para tarnan hark- ; le dieu « tient (son
protégé) confié » à des hommes ou à des pouvoirs bons 1 2 .
P. 148, 1. 17, numu musen aran harta « un oiseau m’avait
donné cet oracle » 3 .
Ibid. 1. 23-24, numu islamassan kuit harkir « parce qu’ils
m’avaient entendu » (= parce qu’ils avaient eu vent de mes
intentions).
P. 154, 1. 29, antuhsatarazakân kuit tepawaz anda huittiyan
harta « la population qu’il avait attirée là en petit nombre ».
P. 174, 1. 15, numu D u nir.gal [BELI]YA piran huiya[n
1. Cité W. H. Held, The Hittite Relative Sentence, 1958, p. 21, qui traduit
bien « The Hurrians hold surrounded... ».
2. Voir pour l’expression para tarnâ- les exemples de Hatt. I 41, 53, 55 ;
IV 13, et Neue Bruchstücke, p. 73.
3. Traduction corrigée par G. Bechtel, op. cit., p. 107.
52
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
harta] [numukdn D Hasammil]in e[n- Y A we]-riyan harta
« le dieu héroïque de l’atmosphère m’avait secouru et avait
appelé pour moi Hasammilis mon seigneur ». Déjà weriyan
harta, ci-dessus, p. 51.
P. 196, 1. 20, arha tarnan harta doit être un plus-que-
parfait, mais le contexte mutilé laisse le sens incertain.
Divers exemples peuvent encore être glanés dans des
textes publiés. Ainsi d’une part iyan harzi « il a fait » ; wassan
harzi « elle a sur elle, elle porte (un vêtement) » ; de l’autre
isparan harzi « elle tient pointée (une lance) » ; hariyan harzi
« il le tient enterré » x . Autres exemples de parfait : nuwaral
kuwapi dingir.mes lamniyan harkanzi nuwaral apiya
arnultu « là où les dieux ont indiqué, là il doit l’apporter » 2 ;
hattulahan liarti « tu as guéri », turiyan harli « tu as attelé » 3 ;
tepanuwan harli « tu as méprisé » 4 ; malcln harteni « vous avez
agréé, approuvé» 5 6 ; dingir.mes-sci kue UNUTE. mes wizza-
panta nat anzel iwar EGiR-pa ÜL kuiski newahha[n hart]a
« les ustensiles des dieux qui avaient vieilli, personne comme
nous ne les avait renouvelés » 8 ; AN A dingir -LIM huit
§AM U ser nuwa halissaz arha ishuwan harzi « le baldaquin (?)
sur le dieu, il l’a dépouillé de sa couverture » 7 ; nu l ^qa.su.
du. a kuis hassi tapusza parsnan harzi « l’échanson qui s’est
accroupi à côté du foyer » 8 .
Cette énumération d’exemples repose sur un dépouillement
intégral de plusieurs textes de grande étendue et relevant
de genres variés. On peut considérer qu’elle fournit une
moyenne statistique exacte des emplois réels. Il faut mainte-
mant en dégager l’enseignement.
Jusqu’ici la périphrase /lar/c-J-participe en -an a été
1. Ces exemples sont pris dans les textes de M. Vieyra, Rev. Ass. 51 (1957),
p. 132 et 134.
2. Cité chez J. Friedrich, Staaisverlràge II, p. 93 n.
3. Friedrich, Heth. Elem., I, p. 63 ; II, p. 42.
4. Sommer, AU, p. 55, n. 1.
5. Citation chez Ose, Supinum und Infinitiv im Heth., 1944, p. 36.
6. Cf. Goetze, ANET, p. 399.
7. Cité par Held, op. cit., p. 24, d’après ANET, p. 498.
8. Held, op. cit., p. 23. Sur la construction transitive de parsnâ-, cf. Bechtel,
op. cit., p. 106, avec d’autres références.
LE PARFAIT PÉRIPHRASTIQUE
53
interprétée sans discussion comme la forme du parfait actif
hittite. Tous les exemples ont été attribués au parfait, sans
égard aux emplois nombreux qui y font obstacle et imposent
pour hark- le sens de « tenir ». On n’a pas tenu compte, pour
la définition du parfait, du critère syntaxique, qui est essentiel.
La nature réelle du parfait a ainsi été masquée par une
description inexacte, qui obscurcit du même coup une partie
importante du système verbal.
La revue des exemples nous fait constater que hark-,
associé au participe en -an, a deux fonctions distinctes :
tantôt hark- est un verbe autonome de sens plein, « tenir » ;
tantôt, un auxiliaire temporel « avoir ». Dans le premier cas,
le syntagme constitue une locution verbale ; dans le second,
un temps verbal, le parfait. Cette distinction est le fondement
de l’analyse.
Il en résulte que la construction de hark- avec un participe
neutre ne donne pas, à elle seule, une caractéristique univoque.
Pour décider si la périphrase est ou non un parfait, il faut
maintenant considérer le sens du verbe dont le participe est
lié à hark-, et rechercher si nous avons affaire à une
distribution de nature sémantique.
Nous allons donc regrouper, dans chacune des deux caté-
gories, les verbes qui fournissent la périphrase avec hark-,
d’après la totalité des exemples passés en revue plus haut.
1° hark- « tenir «-(-participe
damassan hark- « tenir accablé »
tarhan hark- « tenir assujetti »
warsiyan hark- «tenir en paix»
pahhasnuwan hark- « tenir protégé »
wahnuwan hark- « tenir encerclé »
esan hark- « tenir occupé »
tarnan hark- « tenir confié »
piran wahnuwan hark- « tenir au premier rang »
para huittiyan hark- « tenir en préférence »
kanessan hark- « tenir favorisé »
kururiyahhan hark- « tenir hostilisé »
kappuwan hark- « tenir compté »
tiyan hark- « tenir posé »
lagan hark- « tenir penché »
isparan hark- « tenir pointé »
hariyan hark- « tenir enterré »
54
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
karsan hark- « tenir (un chemin) coupé »
iyan hark (impér.) « tiens fait ! »
2° hark- « avoir »+ participe
N.-B. — Pour mieux faire ressortir la fonction de parfait,
les verbes sont uniformément ramenés à la l re personne du
singulier.
adan harmi «j’ai mangé»
wassan harmi «j’ai revêtu ( >je porte) »
istamassan harmi «j’ai entendu »
memiyan harmi «j’ai dit»
lingan harmi «j’ai juré»
halziyan harmi «j’ai appelé»
weriyan harmi «j’ai proclamé»
lamniyan harmi «j’ai nommé »
malan harmi «j’ai approuvé»
ar(iy)an harmi «j’ai *oraculé »
tarnan harmi «j’ai lâché (= avoué) »
lepnuwan harmi «j’ai méprisé»
wastanuwan harmi «j’ai compté comme péché»
newahhan harmi «j’ai renouvelé»
iyan harmi « j’ai fait »
dan harmi « j’ai pris »
piyan harmi «j’ai donné »
siyan harmi «j’ai posé»
uyan harmi «j’ai envoyé»
pennan harmi «j’ai poussé»
huittiyan harmi «j’ai tiré»
pehutan harmi «j’ai conduit»
turiyan harmi «j’ai attelé»
daliyan harmi «j’ai laissé»
ishuwan harmi «j’ai rejeté»
ishiyan harmi «j’ai imposé »
happiran harmi «j’ai vendu»
haddulahhan harmi «j’ai guéri»
piran huyan harmi «j’ai secouru»
GUL-assan harmi «j’ai gravé »
dameshan harmi «j’ai endommagé»
kinuwan harmi «j’ai violenté»
kunan harmi «j’ai frappé »
markan harmi «j’ai découpé»
LE PARFAIT PÉRIPHRASTIQUE
55
harninkan harmi «j’ai détruit»
parsnan harmi «je me suis accroupi »L
Nous avons donc un total de 18 verbes susceptibles de
former une périphrase lexicale avec hark- « tenir », et un total
de 36 verbes qui ont un parfait avec hark- « avoir ». C’est
dire qu’un exemple de périphrase sur trois n’est pas un
parfait.
La proportion numérique étant ainsi établie, il apparaît
nécessaire d’examiner de plus près la répartition des verbes
qui apparaissent dans chacune des deux listes. Ces verbes
sont lexicalement différents. Un seul semblerait commun :
iya- « faire », mais en réalité la périphrase iyan hark- se réduit
à une locution ara iyan hark « tiens pour légalement fait ! »
(cf. p. 46) qui contient non iyan, mais ara iyan. Autrement
iyan harmi n’est attesté que comme parfait.
A quoi tient cette division en deux classes ? Nous sommes
au moins assurés de ceci qu’elle n’est pas morphologique.
La formation des verbes qui fournissent le participe en -an
n’a aucune influence sur le comportement de hark-. Quel
critère invoquer alors pour discerner les verbes qui ont le
parfait périphrastique de ceux qui ne l’ont pas ? Peut-on
fonder en raison le fait, posé ici par constatation empirique,
que hark- est tantôt verbe autonome, tantôt auxiliaire
temporel ?
II
Pour y répondre nous devons formuler le deuxième principe
directeur de l’analyse.
La répartition des constructions de hark — [-participe en
hittite s’éclaire par une comparaison structurale avec la
répartition des constructions de /la&ere-f-participe en latin
ancien.
Le problème est à poser identiquement, cette fois dans
les termes même du latin ancien. Habere se comporte tan-
tôt comme verbe autonome, « tenir » : libidines domitas
habet « il tient ses passions domptées », tantôt comme un
1. Sur la situation particulière de ce verbe, cf. p. 52, n. 8.
56
HITTITE ET INDO-EUROPEEN
auxiliaire de parfait, «avoir» : comperlum habet «il a acquis
la certitude ».
C’est sur le domaine latin que nous devons maintenant
transférer l’examen, mais en délimitant soigneusement ce
domaine. Les deux constructions de habere que nous avons
en vue sont à replacer dans le cadre syntaxique et lexical
du latin ancien, non du latin tardif ou préroman. Il y a,
à cet égard, dans la description traditionnelle des faits latins,
une confusion tenace entre deux phases distinctes et profondé-
ment différentes : le latin des premiers monuments littéraires
et épigraphiques jusqu’au début de l’âge classique, d’une part;
le latin tardif, tel celui de Grégoire de Tours, de l’autre. Entre
ces deux termes chronologiques la situation a changé non
en degré, mais en nature. Ce changement même fait sentir
la nécessité d’une description synchronique distincte pour
chacun de ces états de langue. Mais le travail n’est pas fait,
et cette description synchronique nous manque encore. Les
manuels donnent les faits du latin ancien comme un «prélude»
aux emplois du latin tardif. Plaute nous offrirait le « début »
du parfait roman 1 . Faute de bien discerner les deux cons-
tructions de habere et de bien séparer les plans chronolo-
giques, on a faussé l’interprétation d’un grand procès histo-
rique. Et pourtant on trouvait dans l’étude consciencieuse
et bien documentée de Thielmann 2 toutes les données qui
permettent de poser correctement la situation de habere en
latin ancien.
Nous voyons, dès le début du latin littéraire et épigra-
phique, habere engagé dans deux constructions bien distinctes
avec le participe passé :
I. L’une consiste dans une périphrase lexicale où habere
signifie « tenir », qui décrit l’état dans lequel on tient l’objet.
Le participe a ainsi la fonction d’un adjectif :
classem paratam instructamque habebant « ils tenaient la
flotte prête et déployée » (Liv. 30, 3, 4) ; multo auro argentoque
ul exornatum habebant « ils tenaient ce temple orné d’or et
d’argent» (26, 11.9); edixit ut, quicumque libros vaticinios
1. Ainsi Meillet-Vendryes 2 , p. 301 ; Grandgent, An Introduction to Vulgar
Latin, p. 54 ; Hofmann, Lal. Syntax, p. 561 ; Biaise, Manuel du latin chrétien,
p. 129 ; etc.
2. Arch. für lat. Lex. II, 1885, p. 382 sq., étude souvent citée, rarement lue.
LE PARFAIT PÉRIPHRASTIQUE
57
precationesve aut arlem sacrificandi conscriptam haberei, eos
libros... ad se deferret « il édicta que quiconque détiendrait
par écrit un traité de sacrifice devrait le livrer » (25, 1, 12), etc.
On notera soigneusement que la périphrase est ici contem-
poraine d’un perfectum pleinement vivant et qu’elle ne le
concurrence pas ; elle s’en distingue au contraire : templum
exornatum habebant « ils tenaient le temple décoré » n’équivaut
pas à exornaverant ; chacun peut voir que arlem sacrificandi
conscriptam habebat « il détenait, mis par écrit, un traité de
sacrifice » n’est pas la même chose que conscripserat.
La différence de sens ainsi mise en lumière entre la péri-
phrase et le perfectum, on remarque que par implication :
1° la périphrase n’a par elle-même aucune valeur tempo-
relle ; le temps est celui où est mis le verbe habere ;
2° la situation de l’objet étant seule décrite, celle de
l’agent n’est pas considérée ; ou plutôt il n’y a pas à pro-
prement parler d’agent exprimé ; le sujet de habere dénote
seulement celui qui « tient » l’objet dans l’état décrit. Il
importe donc peu que, dans venenum praeparatum habebat
«il tenait un poison préparé», le sujet grammatical de
habebat soit ou non présumé identique à l’agent de la notion
praeparare ; c’est là affaire de logique ou de situation, non
de langue. Au point de vue de la langue, seule compte
l’opposition de praeparatum habebat décrivant le fait de tenir
l’objet en un état durable, et praeparaverat mettant l’accom-
plissement au compte de l’agent. L’opposition contribue
ainsi à mieux délimiter le perfectum.
3° La différence entre cette périphrase de habere et le
perfectum est illustrée par l’usage épigraphique. Dans les
inscriptions latines les plus anciennes, haberef- ptcp. n’est
jamais un perfectum, mais toujours une périphrase avec
« tenir b 1 , et cette périphrase est souvent utilisée dans des
prescriptions à l’impératif ou au subjonctif, ce qui suffirait
à exclure un perfectum : quaestor accipito et in taboleis pobliceis
scriptum habeto « qu’il tienne par écrit » ; idque apud forum...
1. Ceci est bien montré par Hans K. Siegert, Die Syntax der Tempera und
Modi der àllesten lateinischen Inschriften, diss. München, 1939, p. 16-17, qui
donne un relevé complet des exemples épigraphiques : « Es ist festzustellen,
das hier überall die konkreteBedeutungdesftaierenoch vorliegt, ein «prâsen-
tisches Perfekt » ist noch nirgends erreicht » (p. 16).
58
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
propositum habelo « qu’il tienne exposé » ; conduclum habere
« avoir en location ». Très éclairante est une opposition comme
celle de Lex Urson. 594, III 5, 14 ne quis limites decuma-
nosque opsaeptos ne ve quit immolitum neve quit ibi opsaeplum
habelo « que personne ne tienne enclos... », contrastant avec
neve opsaepito « ni n’installe lui-même une clôture » ( opsaeplum
habere pour le maintien de l’état durable de l’objet ; opsaepire
pour l’acte personnel). L’impératif dans ces locutions est
fréquent aussi chez les auteurs de traités didactiques : mares
a feminis secretos habeant « qu’ils tiennent les mâles séparés
des femelles » (Varron, RR. II, 1, 18).
II. L’autre construction de habere -\-picp. passé équivaut
à un véritable perfectum dans un certain nombre de verbes :
repertum habeo «j’ai trouvé»; compertum habeo «j’ai acquis
la certitude»; partum habeo «j’ai acquis (un bien)»; impetra-
tum habeo «j’ai obtenu»; exploratum habeo «je me suis
assuré de... », etc. Ces traductions sont simplifiées. Quelle
que soit la nuance de sens par où cognitum habeo se distingue
de cognouî (la périphrase insiste sur l’acquis comme présent
dans le sujet, mais ce point reste encore à étudier), plusieurs
constatations s’imposent d’emblée :
1° Le sens de habeô est toujours «avoir» (non «tenir»)
et sa fonction est déjà celle d’un auxiliaire ;
2° La locution se rapporte étroitement au sujet, non à
l’objet ;
3° elle ne se rencontre jamais à l’impératif ni à un mode
de prescription, mais seulement à l’indicatif et comme
temps narratif.
A quel point cette construction de habere diffère de la précé-
dente, on peut le voir dans un passage de Plaute où les deux
se suivent ( Men . 581 sq.) : qui neque leges neque aequom
bonum usquam colunt, | sollicitos patronos habent ; | datum
denegant quod datum est, litium pleni, rapaces \ uiri, fraudu-
lenti, qui aut fenore aut periuriis habent rem paratam « et
ces gens sans foi ni loi, ils tiennent leurs patrons dans l’inquié-
tude; ce qu’on leur a donné ils nient l’avoir reçu ; toujours
fourrés dans les procès, voleurs, escrocs et fourbes, qui ont
acquis leur fortune par usure ou parjure » x . Sollicitum aliquem
1. Trad. Ernout un peu modifiée.
LE PARFAIT PÉRIPHRASTIQUE
59
habere « tenir quelqu’un dans l’inquiétude » est une périphrase
avec habere « tenir », mais habent rem paratam « ils ont acquis
une fortune » (avec parare au sens de « se procurer,
acquérir») est déjà presque un équivalent du perfectum ;
ce qui l’en distingue encore est qu’avec habere, dans cette
catégorie de verbes, le participe reste déterminé par un
ablatif ou par un adverbe ; cf. habemus rem bene partam ;
autrement, on est bien près d’un perfectum. La coexistence
même des deux types prouve leur différence.
C’est par rapport à cette distinction qu’il faut apprécier les
exemples rencontrés dans un état de langue plus récent. On
lit chez saint Augustin, Conf. IV 14 : « Grande profundum est
ipse homo, cuius etiam capillos lu, domine, numeratos habes
et non minuuntur in te : et lamen capilli eius magis nume-
rabiles quam affectus eius et motus cordis eius «Quel abîme
que l’homme ! Vous savez le compte de ses cheveux, vous, ô
Seigneur, et aucun d’eux ne se perd pour vous ; mais il est
plus aisé de compter ses cheveux que les passions et les
mouvements de son cœur » (trad. Labriolle). Le passage
est correctement traduit ; capillos numeratos habes signifie
bien « tu tiens ses cheveux comptés, tu sais le compte de
ses cheveux » ; ce tour montre chez saint Augustin la
persistance du style classique. C’est prendre la phrase à
contresens que d’y voir « l’origine du passé composé
français » en traduisant « vous avez compté les cheveux »L
Le parfait périphrastique du bas-latin et du roman pro-
cède par extension, non pas du type religione obstridos
habere animos «tenir les esprits liés par une crainte religieuse»
(Liv. VI, 1), mais du type repertum habeo dans son emploi
classique défini ci-dessus.
Cela posé, comment les verbes latins se distribuent-ils
dans l’une ou dans l’autre des deux constructions ? A quoi
reconnaît-on dans la périphrase habere « tenir » ou habere
« avoir » ? Il y a bien peu de verbes qui admettent les deux,
tout au moins dans la période du latin ancien qui est seule
en considération. La critère de la transitivité ne s’applique
pas : que ce soit avec « avoir » ou avec « tenir », ce sont toujours
des verbes transitifs, qui comportent tous un objet gramma-
tical. Mais la notion d’objet n’a pas le même sens dans l’une
1. Biaise, Manuel du latin chrétien, 1955, p. 129.
60
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
ou dans l’autre construction, en vertu d’une distinction
sémantique entre deux types de verbes. Il ne semble pas
que cette distinction ait été aperçue ou en tout cas formulée
clairement.
Quand on a « ouvert » (ou « fermé ») une porte, elle reste
ouverte (ou fermée). Quand on a « attelé » un cheval, il reste
attelé. Quand on a « préparé » un repas, il reste préparé.
Quand on a « inscrit » un compte, il reste inscrit. Voilà
quatre verbes, ouvrir, atteler, préparer, inscrire, qui ont ceci
en commun qu’ils dénotent un acte qui met l’objet dans un
état susceptible de durer; cet état dure effectivement si l’on
y tient l’objet. C’est pourquoi on peut dire : « tenir une porte
ouverte » ; « tenir un cheval attelé » ; « tenir un repas préparé » ;
« tenir un compte inscrit ». Le sens de ces verbes concerne
donc exclusivement l’objet, dénotant des procès qui, passant
sur l’objet, en modifient l’état. Le critère linguistique est la
possibilité de construire ces verbes en participe prédicatif
avec tenir. Voilà définie, en latin, la catégorie des verbes
qui forment au participe une locution avec habere « tenir » :
habere cibum coctum « tenir le repas cuit » ; habere aciem
instrudam « tenir son armée déployée » ; inclusum in curia
senalum habuerunt « ils tinrent le Sénat enfermé dans la
curie » ; uenenum praeparatum habebat « il tenait un poison
préparé ». Ainsi coquere, instruere, includere, praeparare
sont quatre verbes de cette catégorie. En outre, comme nous
savons que, dans l’état de langue dont témoigne l’exemple
(venenum) praeparatum habebat, on ne peut prendre praepa-
ratum habebat pour une variante ou un substitut de
praeparaverat ; comme nous voyons que le contexte temporel
s’accorde avec l’imparfait habebat, nous sommes également
certains du statut de habere comme verbe autonome « tenir ».
Ces traits sont complémentaires l’un de l’autre. Les participes
des verbes qui répondent à ce critère se conjoignent à habere
pour former des locutions qui relèvent de la phraséologie
de habere et non de la morphologie temporelle du verbe
conjoint.
D’autres verbes se caractérisent à l’opposé. Ils sont égale-
ment de construction transitive ; mais leur sens implique
référence non à l’objet, mais au sujet. Quand on a « compris »
quelque chose, la chose en question ne reste pas « comprise »,
puisqu’elle n’a été en rien modifiée ni affectée par l’acte de
« comprendre » ; un « état de chose comprise » serait vide de
LE PARFAIT PÉRIPHRASTIQUE
61
sens. Comprendre dénote donc une activité qui n’affecte
que l’agent ; c’est un procès d’acquisition concernant le
sujet, non un procès de transformation portant sur l’objet.
Telle est la situation d’un verbe latin comme comperio et des
verbes similaires : ils impliquent acquisition soit matérielle
( parare , parère « acquérir »), soit mentale. Ici habere joue
déjà le rôle d’un auxiliaire, où il glisse par le truchement
de son sens, « posséder, avoir », dénotant l’acquis ; de
sorte que le verbe personnel habere « avoir » indique la
possession d’un objet qui est lui-même acquisition : « j 'ai une
fortune bien acquise » > «j’ai bien acquis ma fortune».
La différence grammaticale entre les deux tours français
donne une idée du transfert qui s’effectue en latin dans les
fonctions de habeo sans que la forme syntaxique subisse
encore de changement. Un substitut périphrastique du
peefectum commence à se manifester dans les verbes de
cette classe sémantique.
Cette vue des faits latins suffit à notre propos, qui était
de montrer comment se répartissent les deux emplois du
syntagme habeo + participe passé, et sur quel principe s’arti-
cule cette répartition en latin ancien.
Nous pouvons maintenant revenir au hittite et reprendre
le problème posé par notre première conclusion : il existe
en hittite deux constructions du verbe hark- avec le participe
passé. Dans l’une hark- signifie « tenir », dans l’autre « avoir ».
Les exemples en ont été ci-dessus cités, classés, dénombrés.
A présent la similitude générale avec la situation de habere
en latin ancien ressort en traits frappants. Il faut seulement
la préciser, pour voir si le modèle que nous avons construit
pour le latin vaut entièrement pour le hittite.
Le point essentiel à déterminer en hittite est la nature de
la distinction entre les deux fonctions de hark-. Comme l’a
montré la distribution des formes, les deux séries n’ont
aucun exemple en commun. On doit se demander si la diffé-
rence tient au sens des verbes avec lesquels hark- se combine.
Procédant donc à l’inventaire des verbes dans chacune de
ces deux classes (cf. ci-dessus, p. 53), nous pouvons les
caractériser ainsi :
1° Dans la périphrase avec hark- « tenir », sont employés
des verbes indiquant une action telle que l’objet demeure
dans l’état où il est mis : « soumettre ; apaiser ; occuper ;
62
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
protéger ; tourmenter ; encercler ; confier ; favoriser ; honorer ;
enregistrer ; compter ; incliner ; poser ; trancher ; pointer ;
enterrer ». Notre relevé, tout partiel qu’il est, fait apparaître
nombre de coïncidences entre ces périphrases hittites et
celles où le latin ancien emploie habere comme « tenir ».
Par exemple :
damassan hark- « tenir accablé » : cf. lat. sollicitum habere;
tarhan hark- «tenir soumis»; lat. subjedum (domilum)
habere ;
pahhasnuwan hark- «tenir protégé»; lat. lulum habere;
wahnuwan hark- « tenir encerclé »: lat. clausum (saeptum)
habere ;
esan hark- « tenir occupé » : cf. lat. subdilum habere ;
kururiyahhan hark- « tenir en état d’hostilité » ; cf. lat.
iralum habere;
tiyanhark- « tenir posé »: lat. repositum habere;
isparan hark- «tenir pointé » : cf. lat. ereclum habere ;
kappuwan hark- « tenir compte » : lat. numeratos (capillos)
habere.
Ce sont à peu près les mêmes notions, dans les deux langues,
qui empruntent ces tours phraséologiques. La similitude de
la construction tient d’abord à ce que le verbe « tenir » a le
même statut syntaxique en hittite et en latin ;
2° Au contraire, avec hark- comme auxiliaire « avoir », le
hittite a formé un véritable parfait périphrastique actif, de sens
unitaire. Les verbes qui possèdent ce parfait se rapportent
à la sphère personnelle, opérations des sens ou activités de
parole (« entendre ; dire ; jurer ; appeler ; nommer ; avouer »),
ou indiquent des actions accomplies d’un coup et qui ne se pro-
longent pas dans l’objet : « faire ; envoyer ; p rendre ; donner ;
jeter ; quitter ; mener ; frapper ; manger ; détruire », etc.
De telles notions sont incompatibles avec celle de « tenir ».
On ne peut « tenir mangé » (un aliment) ni « tenir donné »
(un cadeau). La périphrase met donc au compte de l’agent
et en quelque sorte comme sa possession («avoir») le procès
accompli. C’est un parfait périphrastique, le seul que le hittite
connaisse. Sur ce point l’évolution du hittite a été plus rapide
que celle du latin.
C’est sur cette relation interne entre la forme périphrastique
et la forme simple que les deux langues diffèrent. Le hittite
LE PARFAIT PÉRIPHRASTIQUE 63
a déjà constitué un parfait périphrastique, qui s’oppose à une
forme simple, celle du prétérit. Le latin ancien n’a encore
qu’une première approximation de parfait périphrastique et
seulement dans un nombre limité de verbes ; de plus, il dispose,
en regard, de deux formes simples, l’imparfait et le perfectum.
Les fonctions respectives des formes verbales s’organisent
dans des structures verbales qui ne sont pas homologues en
hittite et en latin.
III
La nature et les fonctions des deux membres du syntagme
hittite étant ainsi définies, il reste une dernière question à
élucider : celle de la syntaxe du participe régime. Ou’il soit
conjoint à hark- « tenir » ou à hark- « avoir », le participe ne
varie ni en genre ni en nombre. Il garde en toute construction
syntaxique la forme -an du neutre singulier : iyan harzi,
aussi bien en phrase relative, quel que soit le genre ou le
nombre de l’antécédent, qu’en phrase libre. Cette particularité
est généralement considérée comme l’indice d’une évolution
très avancée ; le hittite aurait dépassé même le stade des
langues romanes modernes dans la forme du parfait péri-
phrastique en n’accordant plus le participe, celui restant
figé et invariable au nom. acc. neutre singulier.
On ne pourrait envisager une explication de ce genre que
si le développement qu’elle suppose était conforme aux
tendances du hittite. Il faudrait alors admettre que la
ruine des distinctions de genre et de nombre dans le participe
avec hark- aurait été consommée longtemps avant le début
de la tradition historique, puisqu’il n’y a pas le moindre
vestige d’une variation morphologique dans la forme de ce
participe. On ne voit pas ce qui aurait provoqué une élimi-
nation aussi complète et précoce. La forme invariable -an
du participe en cette fonction est une anomalie par rapport
aux autres emplois du participe ; dérivé nominal du verbe,
le participe se fléchit à l’instar de toute forme nominale.
Pourquoi avec hark- et là seulement se serait-il fixé comme
neutre singulier ?
L’explication est à chercher dans une tout autre direction.
Ce sera l’occasion d’indiquer un troisième principe de cette
analyse : la forme de neutre du participe avec hark- dans
5
64
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
le syntagme -an hark- doit s’interpréter par référence à la
fonction du neutre en hittite, non par rapport à l’évolution
du participe dans d’autres langues.
Quelle est la fonction du neutre des adjectifs en hittite ?
C’est une fonction adverbiale. On la connaît dans la série des
adverbes qui sont des adjectifs neutres comme assu « bien »,
mekki « beaucoup », hantezzi « dès l’abord », dans celle en -ili,
qui doit être le neutre sg. d’une ancienne classe d’adjectifs
en *-ilis; tels assuli «bien», pütiyantili «à la manière d’un
fugitif », etc. 1 .
Or hark- « tenir » forme locution avec des adverbes 2 :
menahhanda hark- « tenir sous ses yeux, considérer » ; arah-
zanda hark- « tenir en entourant (de son bras), protéger » ;
arlia hark- « tenir à l’écart » ; piran hark- « tenir devant » ;
hanza hark- « tenir avec bienveillance » (sens approxima-
tif), etc. Parmi ces adverbes, il y en a qui sont des adjectifs
neutres. On doit en citer un exemple remarquable, déjà
reproduit ci-dessus (p. 49), pris dans le texte de Hattusili :
numu A Islar gasan-L4 huit kanessan harla ses- IA -yamu
NiRGAL-is assu harla « Comme Istar, ma maîtresse, me tenait
en faveur et que mon frère Muwatallis me tenait bien (= en
bienveillance)... ». Du parallélisme si instructif entre kanessan
harla et assu harla, on peut conclure que l’expression kanessan
hark- « tenir favorisé » avec kanessan participe prédicat au
nom. acc. sg. neutre, a la même structure syntaxique que
assu hark- litt. « tenir bien » (= avec bienveillance), avec assu
nom. acc. sg. neutre de assu- « bon » en fonction adverbiale.
Le participe est traité comme un adverbe. De fait, c’en est un,
et bien souvent dans l’énumération d’exemples donnée
ci-dessus (p. 53 sq.), pour traduire littéralement le participe
avec hark-, il faut recourir à un adverbe ou à une locution
adverbiale du type de fr. tenir quelqu’un en estime. On compa-
rera encore l’expression genzu hark- « traiter amicalement »,
litt. « tenir amitié », où le substantif neutre genzu est construit
lui aussi adverbialement.
Là doit être le point de départ de la construction parti-
cipiale où hark- « tenir » régit un objet grammatical (nom de
personne, pronom, etc.) avec une détermination quasi
adverbiale fournie par un participe sg. neutre. La forme
1. Cf. Friedrich, o p. cil., § 238 sq.
2. Friedrich, Ileth. Wb., p. 56 a.
LE PARFAIT PÉRIPHRASTIQUE
65
invariable du participe répond alors à son statut syntaxique
et ne doit pas être expliquée par une évolution préhistorique.
De la locution avec hark- « tenir »+ participe prédicat procède
à son tour le parfait, où hark- n’a plus que le rôle d’auxiliaire.
Dans notre interprétation, la forme du participe en -an n’est
plus un résidu, une forme figée qui aurait succédé à une
forme variable en genre et en nombre ; c’est bien une forme
vivante et régulière, un participe au neutre singulier, rem-
plissant, dans les termes de la syntaxe hittite, la fonction
adverbiale que tout adjectif peut assumer au neutre singulier.
S’il en est ainsi, le tour hittite hark — |-participe im-
muable en -an diffère du tour latin /îaôere+participe
variable en genre et en nombre, sur un point important :
la fonction du participe. En hittite le participe est traité
comme un adverbe; en latin, comme un adjectif.
Il est clair, en effet, que le participe dans ce syntagme
latin a le comportement syntaxique d’un adjectif, accordé
en genre et en nombre. On peut, auprès de habere, remplacer
le participe par un adjectif de sens voisin : aliquem dilectum
habere par aliquem carurn habere; ou aliquem iratum habere
par aliquem infestum habere; — dans sollicitum habere,
l’ancien participe sollicitum (cf. citus) peut être remplacé
par anxium, miserum, etc. Le participe est donc l’extension
de l’adjectif prédicat avec habere.
Tels sont donc les points de ressemblance et de divergence
entre le développement hittite et celui du latin. C’est en latin
ancien que les expressions décrites ici pour le hittite trouvent
leur parallèle le plus proche. Mais les différences, que nous
avons également soulignées, mettent en relief les traits
originaux de l’innovation hittite. De tout cela ressort la
genèse indépendante des périphrases avec hark-.
Peut-être cet examen, en déterminant les critères du
parfait hittite, aidera-t-il à en mieux décrire l’emploi. Ce
parfait devra être étudié aussi au passif, dans la périphrase
inverse es- « être «-(-participe. Avant tout il faudra délimiter
l’aire respective du parfait et du prétérit, pour dégager leur
valeur temporelle propre. Ce sujet reste à traiter.
CHAPITRE IV
LA FLEXION PRONOMINALE
La comparaison de la flexion pronominale hittite 1 avec
celle des langues apparentées fait ressortir immédiatement
deux traits contrastés : d’une part le hittite se conforme
au modèle indo-européen en attribuant des flexions différentes
aux noms et aux pronoms ; de l’autre, la flexion pronominale
n’a en hittite à peu près rien de commun avec le système
admis comme indo-européen. Cette situation mérite examen ;
on ne doit pas fermer les yeux aux singularités de la morpho-
logie pronominale en hittite, et l’objet de ces pages est même
de montrer que certaines correspondances tenues pour
certaines sont fallacieuses. En revanche, on découvre dans
les pronoms hittites des formations réduites ailleurs à l’état
de vestiges. C’est en soulignant ces différences qu’on prépare
une interprétation meilleure des faits hittites aussi bien que
de la préhistoire des pronoms en indo-européen.
Les désinences hittites seront ici commentées selon l’impor-
tance des problèmes qu’elles offrent, et aussi bien dans les
pronoms personnels que dans les démonstratifs. Ces deux
classes de pronoms ont certaines désinences en commun,
mais non pas les mêmes que dans les autres langues. Pour
les démonstratifs, on utilisera principalement kas ‘hic’ et
apas ‘is’, avec les formes casuelles du singulier : nom. ka-a-
as, a-pa-a-as ; acc. ku-u-un, a-pu-u-un; gén. ki-e-el, a-pi-e-el ;
dat. loc. ki-e-da-ni , a-pi-e-da-ni , ainsi que les formes corres-
pondantes du pluriel.
Le nominatif de ces formes n’appelle aucune remarq u
1. Ce chapitre est repris de Language 29 (1953), p. 255-262, avec plusieurs
additions.
LA FLEXION PRONOMINALE
67
spéciale, puisque la désinence est identique à celle des formes
nominales. Mais cette absence de distinction est elle-même
intéressante. Le hittite ne connaît donc pas de nominatif
pronominal à désinence zéro du type de *so, gr. ô; le -s
nominal a été généralisé. Un second trait négatif, également
notable, et probablement lié au précédent, est que la flexion
ne présente pas dans les démonstratifs une alternance de
thèmes comparable à celle de *so/*fo.
Au sujet du génitif, il est bon de remarquer expressément
qu’il n’y a pas trace en hittite de la désinence *-syo, *-so
typiquement pronominale 1 . La formation caractéristique
-el a été déjà abondamment commentée 2 . Ce génitif est
commun au singulier et au pluriel des pronoms personnels :
sg. ammel, iuel; pl. anzel, sumel (et aussi sumenzan 3 ), alors
que dans le reste de l’indo-européen le singulier et le pluriel
ont des désinences différentes. Cela donne à penser que
~(e)l n’était pas proprement casuel, mais plutôt adverbial.
Certes l’emploi de -/- est bien connu dans la dérivation
indo-européenne et hittite, mais sur la base de verbes ou de
noms. Il est exceptionnel de le rencontrer dans les pronoms.
En fait on ne le constate, comme H. Pedersen l’a indiqué 4 ,
que dans la formation de lat. tâlis, quâlis, gr. tyjXixo!;, 7v/;Xtxoç,
v. si. tolï ‘autant’, tolïkü kolïkü ‘aussi grand’, etc. C’est là
d’ailleurs une classe d’emploi assez différente et constituée
seulement par des adjectifs de sens dimensionnel. Les formes
de génitif hittite pourraient néanmoins s’y rattacher par le
détour d’une construction prédicative d’appartenance : ceci
est ammel ‘de moi, mien’ ; ceci est *k w al- ‘de telle grandeur’.
De toute manière le hittite a divergé de bonne heure, car la
suffixation en -/ est certainement une des plus anciennes
(cf. le nom de structure archaïque *sâwel ‘soleil’ et sa flexion
hétéroclitique en //n). Il devient d’autant plus intéressant
d’observer que le lycien a justement des adverbes en -l
1. Nous ne retiendrons pas la suggestion de H. Pedersen, Hitlitisch 71, qui
veut retrouver '-syo dans masi- « combien », masiyant « combien grand ».
2. Bibliographie chez Sturtevant, HG 2 § 199 et n. 27. Pour F. Sommer,
Hetliiter und Hethitisch, p. 86 (1947), la finale -el viendrait du hatti. De même
A. Kammenhuber, KZ 76 (1959), p. 13 sq.
3. Nous indiquons tout de suite qu’il ne sera pas question ici de l’abl. en -az
ni du g. pl. en -enzan. Le problème est d’abord phonétique et concerne z. Il a
été traité BSL L, p. 29 sq. Cf. ci-dessus p. 8.
4. Op. cit. 55.
68
HITTITE ET INDO-EUROPEEN
ormés sur base pronominale, ebeli ‘ici’, teli ‘là’. H. Pedersen
estime que ebeli se compare au génitif pronominal hittite
apel ‘eius ’ 1 ; et si le thème *to- existait en hittite, l’adverbe
lycien teli y aurait pour correspondant un génitif *tel. L’origine
adverbiale de la désinence hittite devient par là probable.
Mais ce n’est pas seulement avec le lycien que le hittite
s’accorde dans la constitution de formes pronominales en -/.
Le lydien aussi a une désinence en -l pour le cas oblique des
pronoms comme des noms 2 : esX mruk ‘de (? à) cette stèle’,
et particulièrement l’oblique bit, probablement ‘eius’ (d’où
l’adjectif bilis ‘sien, propre’). Peut-être même avons-nous
dans ce dernier pronom l’équivalent étymologique de lyc.
ebe, hitt. apa - ‘is’, de sorte que bil répondrait exactement
à lyc. ebel-i, hitt. apel. En tout cas une corrélation morpho-
logique importante relie ces trois langues et montre un
développement auquel les autres langues indo-européennes
n’ont participé qu’assez faiblement. Le génitif pronominal
hittite a ses attaches les plus claires dans le groupe asianique
de l’indo-européen.
Aux yeux de tous les auteurs qui ont traité de la flexion
hittite, I’accusatif pronominal ne pose aucune question :
immédiatement et presque sans débat, -un (acc. sg.) a été
expliqué par *-om ou *-rp, et -us (acc. pl.) par *-ons ou *-ns 3 .
S’il nous paraît nécessaire ici de mettre en discussion ce qui
s’est imposé comme une évidence, c’est d’abord que l’accusatif
nominal introduit ici une grave difficulté.
Rappelons que toutes les classes de noms de genre animé
ont en hittite un accusatif sg. en -n précédé de la voyelle
caractéristique du thème, et un accusatif pl. en -us. Ainsi,
en nous bornant à un exemple par classe flexionnelle : allas
‘père’ : attan, pl. allus ; — halkis ‘blé’ : halkin, pl. halkius ; —
lingais ‘serment’ : lingain, pl. lingaus ; — heus ‘pluie’ : heun,
pl. heus ; — harnaus ‘siège d’accouchement’ : harnaun (pas
d’acc. pl. attesté) ; — - kartimmiyaz (thème en -t-,. nom. - at-s )
‘colère’ : kartimmiyatlan, pl. kartimmiyattus. Hors des noms
neutres, l’opposition nom. -s: acc. -m est caractéristique de
1. Pedersen, Lykisch und Hittitisch, § 30-1 (1945). Cependant le sens de
ebeli ne paraît pas certain ; cf. Laroche, BSL 55 (1960), p. 181.
2. Voir les formes lydiennes chez Kahle-Sommer, Kleinas. Forsch. 1. 46, 78.
3. Dans la discussion de ces formes, il a souvent été question de la désinence
de l re sg. du prétérit -un. Nous laissons ce point de côté pour le traiter à part; cf.
ci-dessus p. 16.
LA FLEXION PRONOMINALE
69
la flexion nominale, et l’accusatif pluriel en -us est commun
aux noms de genre animé et aux pronoms en hittite. Cette
double constatation est essentielle pour la discussion des
accusatifs pronominaux.
La question se pose de savoir comment expliquer historique-
ment la différence de vocalisme entre -an nominal (acc.
attan) et -un pronominal (acc. kun, apun ). H. Pedersen
considère liitt. -an comme issu de *-âm ou *-rn,, et hitt. -un
de *-om; pour -us plur., il pense à *-ons ou *-ôns 1 . De même
pour Sommer, -us sort de *-ons ou de *-ns suivant les thèmes 2 .
Sturtevant tire -an de *-om, et -un -us de *-n *-ns 3 . Ainsi de
l’avis de tous, la distinction de -an nominal et de -un pro-
nominal refléterait une variation préhistorique entre *-om
et *-711. Mais les opinions varient largement sur les correspon-
dances phonétiques à poser : tandis que Pedersen ramène
-an à *-yp et -un à *-om, Sturtevant intervertit les rapports
et pense que -an vient de *-om et -un de *-rii. Que les deux
propositions puissent être également soutenues sans que
l’une réfute immédiatement l’autre est la preuve ou que le
problème n’admet pas de solution ou que la solution est
ailleurs. Du reste Sturtevant lui-même, le seul qui ait considéré
attentivement la question, ne se sentait guère satisfait de
la réponse qu’il y avait donnée. Pour lui, ‘in view of the
contrast between la-an “et eum” and ku-u-un “liunc”,
it is safer to dérivé the former from -om and the latter from
syllabic ip. Il reconnaissait cependant que ‘the evidence
of other words suggests rather that syllabic n became Hitt.
an or, before s, either anl or a ; perhaps we should reconstruct
IH su’ 4 . Il admettait de même que r syllabique donne hitt.
ur, mais que d’autres mots indiquent ar, et il essayait de les
expliquer par zr. Son embarras se marque dans sa conclusion :
‘The interprétation of Hitt. an, ar and al as containing the
reduced vowel z is admittedly merely a makeshift, since un
and ur demonstrably represent syllabic m, n, and r. If a better
solution of the problem can be found, I shall be pleased.’ 5 .
Il faut en effet lier les traitements de *711 et de *r dans le
même examen. Écartant, comme Sturtevant était prêt à le
1. Pedersen, Hiltitisch 21, 49, 90.
2. Sommer, Helhiter u. Hethitisch 48.
3. J/G 2 § 63 sq.
4. J/G 2 § 63.
5. JJ G 2 § 65.
70
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
faire, l’hypothèse d’une voyelle réduite, nous devons chercher
comment, hors du cas en discussion, une consonne syllabique
est représentée en hittite. En faveur d’un traitement ur de
*r, Sturtevant a allégué trois exemples : hurkel ‘death
penalty’ : harkzi ‘is destroyed’ : irl. orgaim ‘ich schlage,
erschlage’ ; — andurza ‘within’ <* an-dur: osco-umbr.
anler, lat. inter; ■ — hurlais ‘curse’ : gr. eïpto ‘say’ (pf. eïpijxa),
got. waürd ‘word’.
Mais diverses objections éliminent ces exemples un à un :
1° hurkel signifie non ‘peine de mort’, mais ‘abomination,
atrocité’, et n’a sans doute rien de commun avec liark-
‘disparaître, s’anéantir’ ; 2° andurza n’a pas dû sembler très
convaincant à Sturtevant lui-même pour qu’il en ait donné
par mégarde, à quelques pages de distance, deux explications
contradictoires : § 64 ‘andurza “within” <* an-dur: Lat.
inter’, mais § 84 ‘andurza “within” < *zn-d‘ur-ts “indoors” :
0upa, Lat. fores’ 1 ; 3° hurtais ‘malédiction’, s’il s’apparente
à gr. el'pto, got. waürds, doit reposer sur *hwerdh-, dont liitt.
hurd- sera le degré réduit ; donc le -u- est ici en alternance
avec *-we- et ne concerne en rien le traitement de r, qui est
simplement consonantique.
Il n’existe donc aucune preuve d’un -ur hittite issu de
*r 2 . Tous les faits clairs enseignent au contraire que *r est
représenté en hittite par ar : cf. arnuzi : skr. rnoti ; — arskizi :
skr. rcchati ; - — parku < *bhighu: arm. barjr ‘haut’ (thème
en -u < *bhrghu -) ; — eshar: skr. asf-k, gr. è'ap ; — kardi
dat. : skr. hrd-, gr. xapSfa. Comme par ailleurs hitt. ar peut
représenter aussi *or ( daru : Sopu), on conclura que i.e.
*or et *r aboutissent également à hitt. ar.
Il en est de même pour la nasale sonante. Nous avons des
faits probants comme : panku < *bhnghu: gr. Tza-ybc,, skr.
bahu- ; — dankui- ‘sombre, noir’ < *dhng w -: ail. dunkel ;
— anzas ‘nous’ : ail. uns ; — -anki suffixe multiplicatif :
gr. -axi. Il est par ailleurs établi que hitt. -an continue un
*-om ancien dans l’acc. sg. des noms en -a- comme atia-
1. Cf. maintenant le même embarras au sujet de u chez Friedrich, Hethitisches
Worterbuch 24 (1952) : ‘andurza zu lat. inler, ai. anlar mit u wie in lit. leur
“wo ?” ?’.
2. Cf. maintenant aussi dans le même sens H. Pedersen, Lingua Posnaniensis,
IV, 1953, p. 60-61 ; E. P. Hamp, BSL L (1954), p. 44 sq. La tentative de
O. Szemerényi, KZ 73 (1955), p. 71 sq., pour réinstaller i. e. *f> hitt. ur est
écartée avec raison par J. Kurylowicz, Apophonie, p. 226.
LA FLEXION PRONOMINALE
71
‘père’, acc. aticin, ou dans le nom. acc. d’un neutre comme
yugan ‘joug’ < *yugom. Les formes du démonstratif encli-
tique nom. -as, acc. -an remontent à *os: *om. On doit donc
admettre que *-om et *-m donnent également -an en hittite.
Il y a symétrie dans les deux traitements : *-or et *-;■> hitt.
-ar ; comme *-om et *-rri> hitt. -an.
Dès lors on ne voit plus aucune possibilité de ramener la
désinence d’accusatif pronominal -un soit à *-om, soit à
*-m. Les deux solutions sont pareillement exclues. Et ce sont
les deux seules qu’on ait envisagé jusqu’ici.
Pour retrouver le prototype de -un, il faudra nécessairement
partir de cette constatation qu’une sonante est impossible,
et admettre que la finale à restituer sera de la forme ‘voyelle +
m’. Cela revient à chercher quelle voyelle indo-européenne
peut être représentée par hittite u. La réponse est aisée.
Un u hittite répond toujours et seulement à i.e. *u. Outre
daru, parku-, panku-, yugan déjà cités, et qui suffiraient
à justifier la correspondance, mentionnons nu : gr. vu ;
— (ki)nun: gr. vüv ; — genu : lat. genu ; — luk- : lat. lue-;
— kuwapi ‘quelque part’ : lat. (ne)cubi.
La conclusion est inévitable : l’accusatif sg. pronominal
-un suppose non *-om ni *-rp, mais seulement *-um. Une
pareille désinence peut nous déconcerter. Que nous ne
puissions lui trouver de place dans les cadres traditionnels
de la morphologie indo-européenne, alors qu’elle nous est
imposée par des correspondances certaines, prouve seulement
que nous ne connaissons pas encore toute cette morphologie,
et que les faits ont pu être encore plus complexes que nous
ne le pensions. Mais heureusement nous ne sommes pas
réduits à accepter seulement ce type insolite d’accusatif.
Nous pouvons le légitimer hors du hittite. Cette désinence
*-un permet d’élucider une forme pronominale restée énig-
matique en sanskrit : l’accusatif sg. amïmi.
Nous touchons ici à l’une des situations les plus confuses
de la flexion pronominale indienne. La forme amüm tient
la place d’accusatif sg. dans le paradigme hétéroclite du
démonstratif asâu ‘hic’ (av. hau, v. p. hauv ) qui a pour
neutre addh 1 . Sur le thème amu- se constituent, outre amüm,
les cas obliques du singulier et les formes du pluriel : gén.
1. L’exposé le plus détaillé du problème est chez Waekernagel-Debrunner,
Altind. Gr. III, p. 528 sq.
72
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
amüsya, dat. amüsmai , abl. amüsmàt , loc. amüsmin, etc.
Comme Wackernagel-Debrunner l’ont observé 1 , ce thème
amu- généralisé dans une grande partie de la flexion procède
de l’acc. amüm, qui a été le point de départ de cette normali-
sation partielle. Mais comment expliquer un accusatif amüm?
Ces auteurs sont, comme leurs devanciers, contraints à une
analyse bien artificielle : amüm serait formé de am, acc. sg.
du pronom a-, augmenté de la particule déictique u, augmenté
encore d’un autre -m accusatif. Ces complications peuvent
être abandonnées pour une analyse plus directe et simple.
L’accusatif amum doit se coupler avec un autre démonstratif,
isolé lui aussi, représenté par le nominatif sg. amas , et attesté
dans la vieille formule matrimoniale âmo ’hdin asmi, sa tvdm
‘je suis lui, tu es elle’ (AV) 2 . Une variante amüham (TB)
souligne la relation encore perçue entre amas et amum.
D’ailleurs le thème ama- est maintenant confirmé par le
témoignage indépendant de l’iranien, qui fournit l’adverbe
v. perse amala ‘de là’.
Il reste maintenant à poser ces deux formes comme les
membres survivants d’un vieux paradigme disloqué : nom.
amas et acc. amum. Alors nous obtenons un schème d’opposi-
tions exactement symétrique en indien et en hittite :
Skr. nom. amas < *emos : acc. amum < *emum
Hitt. nom. apas < *ebhos : acc. apun < * ebhum
nom. kas < *kos : acc. kun < *kum.
Cet accord paraît garantir l’authenticité et l’antiquité d’un
type flexionnel encore inconnu. Il semble que la désinence
*-om, seule attestée dans les autres langues à l’acc. sg. des
pronoms et des noms, ait succédé, dans la flexion des démons-
tratifs, à un plus ancien *-um, que le hittite préserve dans
sa fonction régulière et dont un vestige isolé, la forme amum ,
a été en indien incorporé à un paradigme composite. L’inter-
prétation de l’acc. sg. enclitique hitt. -an, luwi -an reste
indécise : on peut penser à une extension de -an nominal,
ou à une coexistence de -an et -un selon les classes prono-
minales. Il est probable que -un a été éliminé en hittite au
cours de l’histoire et remplacé par -an. On a une fois l’acc. sg.
a-pa-a-an KUB. XXI 42 II 3 (cité Friedrich, Heth. Wb. suppl.
1. Op. cil. 530.
2. Le rite matrimonial romain comporte une formule similaire, mais pro-
noncée par la femme : ubi tu Gaius, ego Gaia.
LA FLEXION PRONOMINALE
73
1, p. 1 b), coïncidant avec luwi ci-pa-cin acc. sg. ; normalisa-
tion de l’ancien apun. L’acc. pl. est -as et -us à la fois.
Pour rendre compte de l’accusatif pluriel pronominal et
nominal en -us, nous n’avons plus besoin de *-ons ni de *-ns.
La caractéristique -u- de l’accusatif sg. a été transférée au
pluriel et munie du -s qui signale en hittite tous les cas du
pluriel hors des neutres, à l’exception du gén. en -enzan.
De là kus, apus aussi bien que attus. L’accusatif pluriel
pronominal a été étendu aux noms.
Ces considérations donnent le moyen de simplifier l’expli-
cation historique des pronoms personnels. La distribution
des formes de nominatif et d’accusatif en hittite s’écarte
sensiblement du modèle indo-européen. On a les oppositions
suivantes : (1) nom. u-ug /ug/ ‘ego’, acc. am-mu-uk /amug/
‘me’ ; (2) nom. zi-ig /teg/ ‘tu’, acc. tu-uk / tug/ ‘te’. Il est
admis depuis Sturtevant 1 que la voyelle de tug, qui est
originale (cf. gr. croys, got. pu-k), est passée à amug, lequel
à son tour a influencé ug. On peut maintenant répartir
autrement ces deux extensions analogiques. A la l re sg.
l’opposition ancienne en hittite était vraisemblablement
*eg ‘ego’ : amug ‘me’. Cet *eg (= got. ik) a pris le vocalisme
de amug, auquel la différence de thème suffisait à l’opposer ;
de là ug : amug. Cet accusatif amug est évidemment apparenté
à la forme enclitique -mu ‘me, mihi’. Ce n’est sans doute
pas un hasard si nous retrouvons à l’accusatif du pronom
personnel, qui n’a jamais comporté de -m, le même vocalisme
u qui caractérise l’accusatif des démonstratifs *-u-m avec
adjonction régulière de -m. Il semble que la distinction de
timbre e : u ait eu valeur morphologique, dans un état très
ancien de la flexion pronominale indo-européenne, pour
réaliser l’opposition du cas sujet au cas objet. Dès lors ce
principe peut aussi expliquer la relation nom. teg: acc. tug,
exactement symétrique de *eg: amug, par une extension
de la l re à la 2 e personne et non en sens inverse. Ici à la
différence de l’autre pronom, la distinction des timbres a
été maintenue, puisqu’elle jouait seule un rôle grammatical.
Il est plus difficile d’apprécier la relation entre les formes
hittites ainsi définies et celles des autres langues où, en sens
contraire, u est la marque du nominatif et e de l’accusatif
à la 2 e personne (gr. to/cts). Quand on connaîtra plus complè-
1 . hg 2 § 170 b .
74
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
tement la morphologie pronominale des langues d’Asie-
Mineure apparentées au hittite 1 , quelque lumière se fera
sans doute sur la préhistoire des pronoms personnels dans ce
groupe dialectal.
Le datif singulier des démonstratifs présente les deux
désinences -edi et -edani, sans compter une forme -eda plus
rare. Ces formes servent pour le datif et le locatif, et au
pluriel cette double fonction est remplie par la forme unique
-edas. Certains pronoms étendent ce procédé de formation
à l’ablatif : ainsi les pronoms personnels ammedaz , tuedaz ;
mais les démonstratifs le limitent au datif-locatif et font à
l’ablatif kez, apez. Pedersen indique avec raison que cette
désinence -edi, -edani doit procéder d’une finale adverbiale
ancienne, mais il n’en fournit pas d’interprétation. Pour
Sturtevant, le dat. apeda suggère une comparaison avec les
adverbes skr. yadâ, tadâ 2 . Ce rapprochement nous paraît
d’autant plus probable qu’il y a en indien, dans les démons-
tratifs, échange fréquent entre les valeurs casuelles et adver-
biales ; cf. idam ‘ceci’ et ‘ici’ ; adah ‘cela’ et ‘là’. Du fait que
la formation de skr. yadâ, tadâ est indo-iranienne (gàth.
kadâ, yadâ, av. ka8a, ta8a, i8a), l’antiquité de la désinence
hittite apeda ‘huic’ est garantie par un groupe de formes
certainement héritées 3 , et dont le nombre, comme on va voir,
peut s’accroître encore.
Aucune explication n’a encore été donnée du datif en
-edani. La question de savoir si c’est un élargissement secon-
daire de -eda ou au contraire une désinence ancienne ne peut
être tranchée que par un rapprochement probant. Or nous
croyons pouvoir l’identifier avec une finale adverbiale du
védique : celle des adverbes temporels et locaux idânïm
‘maintenant’, tadânïm ‘alors’, visvadânîm ‘en tout temps’,
bien attestés dans les hymnes et en prose : kvedânïm sûryah
‘où est maintenant le soleil ?’ (I 35.7) ; nâsad âsïn nô sud
âslt tadânïm ‘il n’y avait ni être ni non-être en ce temps’
1. Si intéressantes que soient les formes h. hiér. amu, mu ‘ego’, lyc. amu,
emu 'ego, me’, lyd. emu ‘ego’, on n’en pourra apprécier la portée que quand
le système pronominal de ces langues sera établi dans son ensemble. Voir
pour l’instant Laroche, BSL 55 (1960), p. 174.
2. HG 2 § 198.
3. En h. hier, le dat. Ioc. sg. semble être ’apata: Oney, JCS 5. 62. Plutôt
abadi, badi, comme luwi abadi (Laroche, l. c., p. 181), formes directement
comparables à hitt. apedi.
LA FLEXION PRONOMINALE
75
(X 129.1) ; addhi Ifnam aghnye visvaddnïm ‘mange l’herbe
en tout temps, ô vache !’ (I 164.40). Ces formes, d’un type
insolite et inexplicable en indien, sont munies de la finale
°Im propre à quelques anciens adverbes indo-iraniens :
ved. tûsnïm ‘silencieusement’ (cf. av. tusni-sad- ‘assis en
silence’, tusnâ-matay- n. pr. fém.) ; av. xrümïm ‘cruellement’,
cf. xrüma- ‘cruel’. Il devient possible ainsi de ramener idanïm
tadânïm à des adverbes *idâni *tadâni comparables à hitt.
kedani apedani et qui, comme ces formes hittites, ont une
fonction de locatif. Quant aux formes ‘courtes’ de dat. loc.
pronominal, hitt. edi , kedi, apedi, c’est aussi dans les adverbes
indo-iraniens qu’elles trouvent des parallèles : kedi de /ra-
se reliera à i. ir. yadi ‘si’ de ya-; et si véd. tâditnâ ‘alors, en
ce temps’ contient, comme il est probable, un ancien *tâdi
suffixé par -tna- temporel, il fournit un second exemple du
type adverbial sur base pronominale. C’est toute une série
de correspondances qui se dévoilent ainsi du hittite à l’indo-
iranien dans la morphologie pronominale, situant et coordon-
nant en une perspective plus ancienne nombre de traits isolés
et anomaux.
Un dernier problème à considérer sera la curieuse particu-
larité d’une forme commune aux 2 e et 3 e personnes du pluriel
dans les formes pronominales et possessives enclitiques du
hittite. En forme libre, le pronom de 2 e pl. est sûmes ‘vous’.
Mais la forme enclitique -smas de datif et d’accusatif signifie
aussi bien ‘(à) vous’ que ‘(à) eux’. De même l’enclitique
possessif est commun aux deux personnes : sg. n. -smit
‘votre’ et ‘leur’ ; pl. nom. animé -s mes ‘vos’, dat. n. -smas
‘à leurs’. Ce trait insolite est simplement enregistré par
Sturtevant : ‘smas and the corresponding possessive pronoun
are alone among Hittite and early IE pronouns in referring
alike to the second and third persons’ 1 . Apparemment il n’a
pas été convaincu par la tentative d’explication avancée
par Pedersen 2 , selon qui -si sortirait d’une forme d’enclise
répondant au dat. f. sg. skr. asyai, et -smas serait la plurali-
sation d’une forme répondant au dat. m. sg. skr. asmai.
Hitt. sûmes ‘vous’ ressemble à la forme persane du même
pronom sumâ. Et comme pers. sumâ, à travers phi. smâk,
1. H G* § 175.
2. Hittitisch 58.
76
HITTITE ET INDO-EUROPEEN
remonte à xsmâkam gén. bien établi en gàthique, on est tenté
d’expliquer hitt. sûmes par une forme comparable à av.
xsma- 1 . Il faut se garder de cette méprise. L’avestique a les
deux séries xsmat xsmaibyâ xsmâkam et yüsmal yüsmaibyâ
yüsmâkam , mais l’initiale de xsma- suppose *sma- qui ne
peut être phonétique ; *sma- provient de yüsma- d’où il a
été extrait. On ne peut donc rien conclure du pronom avesti-
que xsma -, qui est un doublet secondaire de yüsma-, pour
la restitution de la forme hittite.
Il faut partir, pour le hittite comme pour l’ensemble des
autres langues, de i.e. *usme (plus probable que *yusme ) 2
où * us- alterne avec *wes (skr. vah, etc.). C’est comme
continuation de * usine que hitt. sûmes (pluralisé en -s
d’après wes ‘nous’, got. weis) s’explique au mieux, en admet-
tant une métathèse dans la première syllabe. Et, au point
de vue indo-européen, * usine ‘vous’ et *nsme ‘nous’ se défi-
nissent par l'addition de -m-, non -sm-, à *wes et *nes.
Prenant maintenant les formes de 3 e pl. hittite, on obser-
vera, en les confrontant à celles du singulier du possessif
enclitique, qu’elles se caractérisent par l’insertion d’un -m-
avant la désinence :
sg. acc. -s-an; dat. -s-i ; instr. -s-it
pl. acc. -s-m-an ; dat. -s-m-i ; instr. -s-m-it.
Le -m- a ici un rôle pluralisant dont nous ne connaissons
pas d’exemple ailleurs. Peut-être vient-il du pronom personnel
pluriel. On ne saurait donc rien affirmer au sujet d’une relation
avec le -m- qui pourrait être dégagé des cas obliques du
démonstratif au singulier, tels que skr. tasmai, ombr. esmei,
got. imma, etc., si l’on analyse -sm- en -s- (cf. -s-ya, f. -s-yâs)- \-
-m- (cf. si. to-m-u dat., etc.).
A les considérer ainsi dans leurs formes respectives, ces
pronoms de 3 e pl. apparaissent comme différents de sûmes
‘vous’. Le possessif enclitique -s( u )mes ‘vos’ (plur. de ‘votre’)
va naturellement avec sûmes ‘vous’. Mais -s(u)mes ‘leurs’
représente -s-m-es, pluralisation de *-smas (ou *-smis ) ‘leur’,
comme -ses ‘ses’ pluralisé -sis ‘son’. Entre -smes ‘vos’ et
-smes ‘leurs’ il n’y a plus identité, mais simple coïncidence à
partir d’origines distinctes. Rien n’assure même que les
1. Ainsi Sturtevant § 175.
2. Meillet, BSL 23, p. 76.
LA FLEXION PRONOMINALE
77
deux -smes aient été phonétiquement pareils. Il vaudrait la
peine d’étudier de plus près les graphies multiples, -sum-mi-it,
-sa-mi-it, -si-mi-it, -(i)s-mi-it, etc., qu’on s’est peut-être
trop hâté de déclarer équivalentes. Un relevé détaillé de
tous les exemples en contexte sûr serait souhaitable pour qu’on
pût décider si les deux séries que nous distinguons étaient
ou non restées formellement distinctes. Une confusion totale
serait a priori peu vraisemblable.
Ces remarques suffiront à montrer que la flexion pronomi-
nale du hittite 1 ouvre des perspectives imprévues sur la
préhistoire morphologique de l’indo-européen et modifie la
position traditionnelle de maints problèmes. On peut espérer
que le progrès continu dans le déchiffrement des autres langues
indo-européennes d’Asie-Mineure précisera quelques-unes des
solutions suggérées ici et contribuera à élucider cette chro-
nologie de l’indo-européen à laquelle le hittite a apporté tant
de données précieuses.
1. Voir encore sur le même sujet les observations de F. Mezger et de
Miss A. Hahn, Akten des XXIV. Internat. Orienlalistenkongresses, 1959, pp. 156-
158, et 158-161.
CHAPITRE Y
FORMATION DE QUELQUES NUMÉRAUX
Le chapitre des formes de numération reste un des plus
pauvres de la grammaire hittite. Plus que dans toute autre
classe de formes, les habitudes et les traditions graphiques,
qui font prédominer ici les idéogrammes, nous privent des
données essentielles. Ce qu’on sait, ce qu’on peut utiliser
pour l’analyse et la comparaison, se réduit à un très petit
nombre de données.
Cependant peut-être n’a-t-on pas encore tiré tout le parti
possible de cette documentation limitée. Nous espérons
montrer ici que les formes hittites révèlent des procédés de
formation qui complètent les notions antérieurement admises
pour l’indo-européen.
Les deux noms de nombre les plus sûrement attestés,
« deux » et « trois », soulèvent des problèmes complexes au
double point de vue : 1° du thème ; 2° de la dérivation
ordinale.
★
* *
Nous prendrons d’abord la forme hittite pour « deux »,
telle qu’elle résulte d’une opposition lexicale dénotant l’âge.
La série dont nous devons procéder est celle constituée par
les adjectifs iuga « (âgé) d’un an », dâiuga- « (âgé) de
deux ans ».
Selon une opinion répétée plusieurs fois et récemment
encore, dâiuga serait à rapprocher de lit. dveigys « animal de
deux ans» 1 . Mais la ressemblance entre ces formes est illusoire.
Lit. dveigys est un adjectif en -gi-, formation qui caractérise
1. Pokorny, Idg. Wb., p. 509 ; Kammenhuber, OLZ, 1959, p. 32.
FORMATION DE QUELQUES NUMÉRAUX
79
les dérivés de numéraux : dvei-gÿs, fém. -gë « de deux ans »,
trei-gÿs « de trois ans », ketvérgis, penkergis, etc. En hittite
il s’agit non d’un suffixe, mais d’un mot autonome iuga ,
employé comme adjectif pour « âgé d’un an » et composé
avec dâ- pour « âgé de deux ans ». Entre iuga- et dâ-iuga-
nous reconnaissons la relation indo-européenne du type de
lat. anniculuslbïmus, trïmus (avec *himus substitué à armas )
ou gr. vp/t; «d’un an» (svoç « année ») /Sîsvo; «de deux ans» 1 ou
st£ioç/Si.styiç, TpisTYjç ; c’est la même manière d’énoncer l’âge
des jeunes animaux. Il s’ensuit que iuga- « âgé d’un an »
est un ancien substantif converti en adjectif, comme l’est
lat. anniculus. La formation de lat. anniculus a été jugée
« incompréhensible » 2 au point que certains ont voulu y voir
un redoublement suffixal ou un composé. Le mot ne présente
cependant aucune difficulté. C’est bien un ancien substantif
diminutif, du même groupe sémantique que le substantif
diëcula, cf. osque zicolo- « jour ». Il est converti en adjectif
par le procès qui a lieu dans d’autres termes d’âge, comme
lat. uetus, pübês ; de sorte que anniculus est employé pour
dire « qui a tout juste un an ».
Par suite, nous pouvons de hitt. iuga- adjectif, « (animal)
de l’année, âgé d’un an », inférer l’existence d’un substantif
iuga- signifiant « espace d’un an », usité particulièrement
dans le vocabulaire de l’élevage, pour l’âge des jeunes
animaux. Le témoignage du hittite prend ainsi un intérêt
particulier. Il établit une liaison avec une notion qui demeu-
rait jusqu’ici limitée au vocabulaire de l’Inde ancienne.
On ne peut douter que ce substantif hittite iuga soit
identique à skr. yuga- « âge ; génération », puis « âge, ère »
en général. Ce sens est bien établi en indien dès le Rig-Veda.
Les citations védiques qui suivent visent seulement à faciliter
la comparaison avec le hittite, en illustrant le sens temporel
de yuga-.
On peut trouver en ce sens yuga- seul : dasamé yugé « à la
dixième génération » (RV I 158, 6) ; yugé-yuge « d’âge en âge,
dans les générations successives » (I 139, 8 ; VI 15, 8, etc.) ;
pare yugé «dans un âge antérieur» (I 166, 13); yugàya...
üparâya « à une génération ultérieure » (VII 87, 4) ; devânâm
1. Wackernagel, Kl. Schr., II, p. 1171 n.
2. « Unverstândlich... ist anniculus « einjahrig » (M. Leumann, Lat.Gramm.,
p. 216).
6
80
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
pürvyé yugé « au premier âge des dieux » (X 72, 3) ; devdnâm
yugé prathamé (X 72, 3) ; ou encore avec mânusa spécifiant
les «âges humains»; mânusa yugâ (I 103, 4; 124, 2; 144,
4; etc.), mânuso yugésu «parmi les générations de Manu»
(VII 9, 4). Le sens est fixé dans le composé Iriyugâ- n. « espace
de trois âges » : devebhyâs triyugâm purâ « trois âges avant
les dieux» (X 97, 1). De bonne heure yugâ-, dans les spécu-
lations cosmologiques, dénote des « âges » d’étendue très
variable, allant d’un lustre de cinq ou six ans à une période
cosmique embrassant des milliers de siècles.
C’est cette même notion d’une portion de durée que le
hittite énonce par iuga- ; mais ici le sens général de « âge »
est restreint à l’âge des jeunes animaux, n’excédant pas
deux ans.
Un parallèle frappant se trouve en bas-latin d’Espagne et
en vieil espagnol. Dans la latinité tardive d’Espagne 1 , le mot
erale désignait le jeune taureau d’un ou deux ans. Il se
continue dans espagnol eral « taureau de deux ans », plus
anciennement « d’un an ». C’est un dérivé de era restreint
au sens d’« année » comme l’indique J. Corominas : « eral
novillo de uno a dos anos de edad, derivado de era I en el
sentido de « ano »... ERA acabo por hacerse vulgarmente
sinônimo de ‘aho’ de suerte que toro eral era « el toro de un
ano » 2 .
Il est donc légitime de rétablir en hittite un substantif
iuga- qui n’a laissé que son dérivé adjectif iuga- qualifiant
le premier et le second ‘âge’ des animaux, probablement
dans le vocabulaire des éleveurs. On ne peut encore décider
si ce iuga- est en hittite un terme hérité ou s’il est pris à
l’indien à travers le hurri.
Il reste à expliquer la forme de numéral « deux » en hittite.
La tâche est beaucoup moins aisée qu’il ne semble,
mais d’autant plus intéressante qu’elle pose des problèmes
qu’aucune autre langue n’aurait fait imaginer. Ces problèmes,
phonétiques et morphologiques, n’ont même pas encore été
clairement définis. Ils sont liés à la variété des formes hittites,
1. Cf. Bengt Lôfstedt, Archivum Latinitatis Medii Aevi, 29 (1959), p. 60.
2. J. Corominas, Diccionario crilico etimôlogico de la tangua castellana, II,
p. 311.
FORMATION DE QUELQUES NUMÉRAUX
81
qu’il faut considérer dans leurs relations naturelles. Jusqu’ici
ces formes sont :
dan « deuxième »
dâiuga « âgé de deux ans »
duianalli- titre militaire.
Cette dernière forme n’est assurée que depuis peu dans
son sens exact. Pendant longtemps duianalli- a été interprété
comme désignant un « homme de quatrième rang b 1 , et cette
traduction a paru autoriser une restitution du thème duia-
en *tu(r)ya-, rapproché ainsi de véd. turiya-, skr. lurya-
« quatrième b. L’équation hitt. duia-: véd. turîya- a trouvé
accueil dans nombre de dictionnaires et de manuels récents 2 .
Pourtant elle appelait dès l’abord les plus sérieuses objections.
Comment -r- aurait-il pu s’éliminer dans un pareil entourage
phonétique en hittite ? Où voit-on un schème hittite VryV
se réduire à VyV? Il n’était pas facile non plus d’admettre
sans autres preuves que le groupe consonantique initial
encore attesté dans av. â-xlüirim se fût amuï sans traces
en hittite. Aussi avec quel soulagement avons-nous vu cet
amas de difficultés s’évanouir le jour où M. Güterbock a
heureusement démontré 3 que duianalli- signifiait dans son
contexte, non « de quatrième rang », mais « de deuxième
rang », et que « quatre » se disait tout autrement en hittite :
mi-i-ü-wa, répondant à luwi mauwa « quatre ».
Cette forme du numéral « quatre » est nouvelle assurément
et déconcertante. Du moins avons-nous là une difficulté
authentique, ce qui vaut toujours mieux qu’une certitude
mal fondée. Pour la première fois une faille apparaît dans le
système numérique indo-européen parmi les termes du début
de la série cardinale : *k w etwer-, attesté sur tout le domaine,
a été remplacé en hittite et en luwi par meuwa\mauwa, sans
correspondant connu 4 . Le fait est notable à deux points de
vue. D’abord par la position du terme renouvelé. C’est au-
delà de « cinq » qu’un numéral pouvait changer ; ainsi en
1. F. Sommer, IF, 59 (1948), p. 207.
2. Friedrich, Heth. Wb., s.v. ; Mayrhofer, Etym. Wb. des Altind., I,
p. 515 ; Wackernagel-Debrunner, Altind. Gramm., II 2, p. 644, etc., et encore
O. Szemerényi, Studies in the IE. System of Numerals, 1960, p. 80. Doute chez
Kronasser, § 165.
3. Rev. hitt. et asian., XV, 1957, p. 1 sq.
4. Cf. Hamp, apud Güterbock, l. c.
82
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
ossète farast « neuf », litt. «au-delà de huit» (far-^-asl) s’est
substitué à la forme iranienne nava. Il est vrai que celle-ci
a persisté dans nudæs « 19 » et dans næuædz « 90 » ; la
substitution de farast à *næu- est donc récente. On comprend
que «neuf», marquant en indo-européen le début d’une
nouvelle série, pût être lui-même renouvelé. Mais on n’avait
pas d’exemple d’un pareil procès dans l’un ou l’autre des
tout premiers numéraux. Le fait hittite a en outre par sa
date une conséquence de plus grande portée. Jusqu’à pré-
sent la série des premiers nombres cardinaux fournissait une
illustration typique à la méthode comparative sur le domaine
indo-européen, par la précision et l’étendue des correspon-
dances. On en concluait que les noms de nombre se con-
servent mieux et plus longtemps que d’autres éléments de
vocabulaire. Cette certitude est désormais mise en question,
au plan théorique aussi. Les numéraux eux-mêmes sont
susceptibles de réfection.
Mais jusqu’où s’est étendue en fait cette réfection de la
numération hittite, on ne saura le dire avant que la forme
phonétique des noms de nombre ait été retrouvée sous les
idéogrammes. Si l’on parvient un jour à en assurer la lecture,
on verra si ceux qui restent jusqu’à présent inconnus, «un;
cinq ; six ; huit ; neuf ; dix », avaient conservé leur forme
indo-européenne, et quelle a été la part de l’innovation.
Voilà donc un titre militaire duianalli où -alli-, suffixe
indiquant le titulaire d’une fonction ou d’un grade, s’ajoute
à un thème déjà suffixé par -arma-, qui était le thème
d’ordinal duianna-. Ce cumul de suffixes n’a rien d’anomal
en pareille condition : cf. fr. dizenier dérivé de dizaine; ou
lat. terlianus « membre de la 3 e légion », dérivé en -anus
de l’ordinal tertius. Le titre duianalli faisait partie d’une
série incomplètement connue, dont nous possédons encore
encore un terme écrit en clair tar-ri-ya-na-al-li « (officier) de
troisième rang », d’autres en idéogramme : tüg ix-al-li-us 1 .
On a maintenant deux ordinaux duianna- « deuxième »,
leriyanna- « troisième », auxquels s’ajoutent plusieurs autres
écrits en chiffres 2 : 5-anna (5 -na), 6 -anna (6 -nà), 1-anna ,
8-na, 9 -na, 10-na. A en juger par l’uniformité des finales,
le hittite avait généralisé une même suffixation à l’ensemble
1. Sommer, IF, 59, p. 206 n.
2. Sommer, Ahh. Urk., p. 272, n. 1.
FORMATION DE QUELQUES NUMERAUX
83
des ordinaux alors que les autres langues employaient des
suffixes différents selon les nombres 1 . Mais cela n’exclut pas
que le hittite ait connu aussi d’autres classes de dérivés dans
la série numérale. Il faut rappeler siptamiya (désignation
d’un breuvage), dérivé de *siptam avec la finale ancienne -am
non encore devenue phonétiquement -an. Ce * septm-yo-
hittite atteste en tout cas que *-yo-, si largement utilisé dans
les autres langues dans la dérivation numérale, n’était pas
inconnu en hittite, même si, faute de données, nous ne
pouvons déterminer les limites de l’emploi.
La formation des ordinaux en -anna- mérite l’attention
en tant qu’elle caractérise le hittite et le hittite seul. Elle est
sans correspondant ailleurs. Aucun type d’ordinal indo-
européen ne comporte ce suffixe. On peut néanmoins découvrir
à cette formation une parenté certes inattendue, mais fonc-
tionnellement justifiable.
Dans un ouvrage antérieur 2 , nous avons étudié les suffixes
d’ordinaux, notamment le plus important, *-to-, dans sa
double fonction d’ordinal (gr. TptTÔç) et de participe passif
(gr. -pa-roç). Ce modèle concret nous aide à concevoir, pour
le cas présent, une dualité de fonctions là où un suffixe
similaire apparaît dans une fonction seulement. Le suffixe
hittite -anna- continue i.e. *-ono-. En tant que suffixe d’ordi-
naux, il tient la place que *-to- (inconnu en hittite) occupe
ailleurs. Peut-on, corrélativement, retrouver *-ono - dans
une seconde fonction, qui serait alors celle d’un participe
passif, parallèle au -*/o- des participes passifs ? La réponse
à cette question, et la vérification de cette induction théorique,
sont données d’emblée : *-ono est le morphème qui constitue
le participe passif des verbes forts du germanique : got.
numans « pris » (*num-ana-z), baurans « porté » (* bur-ana-z) ;
on a la forme alternante *-eno- dans les participes slaves en
-enü, du type de vedenü (de veclç « conduire »). Nous posons
donc *-ono des ordinaux hittites en identité formelle avec
*-ono- des participes passifs du germanique, d’une manière
symétrique à -*to- qui est à la fois suffixe d’ordinal et de
participe passif 3 . Le hittite a employé -anna- comme un
1. Sur ce problème en indo-européen, voir l’exposé de Meillet, BSL, 29
(1928), p. 29 sq.
2. Noms d'agent et noms d'action en indo-européen, 1947, p. 167.
3. Un jeune linguiste américain, Mr. Calvert Watkins, nous a fait savoir en
privé qu’il était arrivé indépendamment à la même explication des ordinaux
hittites. [Voir Internat. Journal of Slavic Linguistics, IV, 1961, p. 7 sq.]
84
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
équivalent ou un substitut de *-to- dans l’une de ses fonctions,
l’autre ayant disparu dans la ruine du système participial.
D’ailleurs c’est un fait notable que non seulement *-to-, mais
-t-, -li- et tous les autres suffixes apparentés ont été éliminés
en hittite, à l’exception du vieux suffixe d’abstrait -all-
(= véd. -at-). Pour remplacer le hittite a utilisé *-ono-
dans une fonction spécifique que nous pouvons, à l’aide du
germanique, restituer par analogie.
On justifiera ainsi la formation des ordinaux hittites
cluianna- teriyanna-. Mais qu’en est-il du radical de « deux » ?
Si cluianna- s’explique par * dwiyono- 1 2 , comment rendre
compte de da-iuga- et clan? Le problème est de phonétique :
peut-on ramener hitt. da- à une forme comportant un *dw-
initial ? L’opinion a été émise que dans dû- un -ta- est tombé®
ou que la différence entre duw- et d- en hittite refléterait
celle de l’indo-européen entre *duu et *du- 3 .
Tous les exemples clairs du hittite, assez clairs en tout cas
pour ne pas nous engager dans une pétition de principe,
enseignent qu’une distinction entre *duw- et *dw- ne répond
à rien dans la langue, et qu’un groupe *dw- (*dhw-) se
conserve sans élimination de -ta-.
Nous ne ferons que mentionner, parce qu’il n’entre pas
exactement dans le cadre du phonétisme considéré ici, le cas
de duddumi- « sourd », duddumili « sourdement, secrètement » ;
que le radical soit dum(i)- ou cludmi- (d’après la graphie
du-ud-du-ud-mi-ya-an-za Bo 2527 II 11 4 ), ce nom d’infirmité
doit appartenir au groupe des formes germaniques qui
dénotent des altérations des sens : got. daufs, dumbs, ail. taub,
dumm, etc., avec des variations dans la consonne suffixale.
Pour dw- initial, il suffira de rappeler tuwa ‘loin’, tuwala-,
« éloigné » qui va avec i. ir. dura, gr. S^ocpôç (Srjpôç), etc.
Il y a plusieurs exemples de *dw- (ou *tw-) qu’on peut
interpréter à neuf. La particule adverbiale répétée duwan
... duwan « d’un côté ... de l’autre » 5 pourrait s’apparenter
1. On tiendra compte de la forme tuwa- pour «deux» en hittite hiérogly-
phique, si la lecture du signe graphique (deux traits verticaux) est assurée.
Cf. Laroche, Les hiéroglyphes hittites, I, 1960, p. 206, n. 384.
2. Pedersen, Lykisch und Hiititisch, 1945, p. 44, § 73.
3. Kronasser, op. cit., § 165.
4. Ehelolf, Kleinasiat. Forsch., I, p. 395, n. 1.
5. Cf. notamment dans le Code hittite, § 166, pour dire « en directions
opposées ».
FORMATION DE QUELQUES NUMÉRAUX
85
à véd. tva- qui s’emploie justement en répétition oppositive :
tva- ... tva v. les uns... les autres... », n. tvat... tvat « tantôt...
tantôt», gâth. et av. dwât ... dwdt «tantôt ... tantôt». Ce
doit être une forme pronominale démonstrative, comme le
suggère en hittite duwan para «jusqu’à présent, jusqu’ici»,
en accord avec l’emploi pronominal de véd. tva ; les con-
ditions syntaxiques ont fixé l’une ou l’autre forme casuelle
comme adverbe.
Le verbe duwarncii- « briser » comporte une formation en
-na- à laquelle s’ajoute parfois le suffixe -âi- ; cependant la
flexion est généralement celle des présents en -na-: ainsi
3 e pl. duwarnanzi, 1 er prêt, duwarnahhun, itér. duwarnesk-, etc.
Sturtevant y a comparé gr. Gpdaxo, lat. früstum «fragment» 1 ,
mais il ne dit pas comment des groupes qui sont distincts,
*d(h)wer- et *dhreu-, pourraient se renverser l’un dans l’autre.
En prenant le thème hitt. duwar- tel qu’il est, on en trouve
le correspondant dans véd. dhvarati « endommager », cf.
dhürti- « dommage » ; le thème ind. dhvr- a donné lieu à un déve-
loppement nouveau dhurv-, dudhürsati qui diversifie les
formes sans en modifier le sens.
A ces exemples de d(h)w conservé on n’en peut opposer
aucun en sens contraire. C’est d’ailleurs la norme du phoné-
tisme hittite que -w- et -y- se maintiennent après toute
consonne. Nous ne connaissons pas de fait de résorption ou
d’assimilation qui aurait éliminé -w- en quelque entourage
que ce soit.
Il faut donc conclure que hitt. da- « deux » reste en tout état
de cause irréductible à un ancien *dwo-. Puisque dtiyannalli-
est à considérer, jusqu’à preuve du contraire, comme une
formation hittite et non comme un terme d’emprunt, on se
trouve en présence de deux radicaux distincts pour le numéral
« deux », l’un à initiale dw-, l’autre d-. Nous ne pouvons,
faute de données, établir la répartition de ces deux formes.
Celle à d- initial est en tout cas attestée dans l’adverbe dân
« la deuxième fois », et dans le composé da-iuga- « âgé de
deux ans ».
Cette situation est probablement à reconnaître comme
héritée. Elle peut refléter un état indo-européen. Il y a
d’autres formes comparables à hitt. da-. C’est, en celtique,
irl. da, dau (ancien duel), gall. dou, où le d- ne suppose
1 . Compar. Gramm . 3 , § 235 .
86
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
pas nécessairement un ancien *dw-. C’est, en grec, §«-
Ssxoc, qui ne suppose pas nécessairement *SCw- en face
de 8ûo. Il y a longtemps qu’on admet que l’indo-européen
avait, à côté de *dwis- (skr. dvih, lat. bis, got. twis-), une
forme *dis- donnée par lat. dis-, ombr. dis-, got. dis- 1 .
L’hypothèse d’une forme du numéral « deux » à d- initial
sans -w- n’est pas dépourvue d’appui hors du hittite.
En admettant ce prototype comme indo-européen, on
pourra en outre mieux définir la relation qui l’attache à une
autre forme, bien attestée celle-ci, qui est le thème *wi-
dans lat. uî-ginlï, gr. A-xocti, av. vïsaili, tokh. wiki « 20 », etc.,
complété par *wo- dans gaul. V o-corio en face de Tri-corii,
Petru-corii 2 . On aboutit à poser deux thèmes distincts pour
«deux», *do- (*di-) et *wo- (*wi~), ce dernier spécialement
dans le composé duel « deux dizaines » ( = « 20 »). Il est alors
permis de se demander si la forme *dwo (*dwi-) qui est la
forme commune pour « deux » ne résulterait pas de la conjonc-
tion de *do et de *wo, survivances d’un état plus ancien.
Ce thème *do- se continuerait ainsi dans hitt. dan et da-iuga,
qu’il n’y aurait plus lieu de rattacher coûte que coûte à *dwo,
ou de rejeter comme des anomalies. Comme d’autres langues,
le hittite aurait côte à côte des formes de niveau différent,
duianna- d’une part, da- de l’autre.
Le numéral « trois » a en hittite une graphie singulière ;
nous le connaissons dans des dérivés : te-ri-ya-an-na « troi-
sième », lar-ri-ya-na-al-li « officier de troisième rang ». En
outre li-e-ra- te-e-ra- (wartanna ) dans la série des nombres
indiens. La difficulté est trop facilement résolue, elle est
même esquivée quand on se contente de prendre ces graphies
comme reflétant un ancien *tri-. Il n’était pas nécessaire en
ce cas de noter expressément ii-e-ra- 3 , avec une voyelle
redoublée.
Si surprenante que soit cette notation, il nous faut l’accepter
comme authentique, quitte à voir comment le phonétisme
*ter- qu’elle semble transcrire s’accommode de la structure
du radical connu.
Quand on envisage la forme généralement conservatrice
1. Cf. J. B. Ilofmann, Lat. elym. Wb., I, p. 354, s.v. dis-,
2. Cf. aussi skr. u-bhau, qui en est la forme réduite.
3. Cf. Kronasser, § 165, qui souligne justement cette difficulté.
FORMATION DE QUELQUES NUMÉRAUX
87
des numéraux indo-européens et les archaïsmes qui s’y
conservent (telles les alternances singulières dans « 4 »,
l’initiale complexe de «6», etc.), on incline à penser que si
une variation inédite apparaît dans l’un d’eux, elle a pour
le moins autant de chances d’être une survivance qu’une
innovation. Or nous pensons depuis longtemps que le radical
*trei- (d’où le pluriel *lrey-es, le degré réduit *tri-, etc.)
représente en réalité un ancien thème II *tr-ei- d’une racine
*ter-, Que *ter soit à postuler, on n’en peut douter quand
certains dérivés supposent *tr-, comme les ordinaux skr.
trtïya-, lat. tertius. Il doit s’ensuivre que -ei-/i- est un suffixe
radical.
Dès lors le thème I se restituera en *ter-y-, et nous le
retrouvons littéralement dans l’ordinal hitt. teriyanna-
représentant / tery-ono -/. Le dérivé taryannalli- reflète
*tryono-, La forme indienne ti-e-ra- dans la série des
numéraux composés avec -warlana s’explique par une adap-
tation à la forme hittite, avec la voyelle de composition
-cl- normalisée sur panza -satta- nawa-, bien plutôt que
comme transcription approximative de tr- initial. En
admettant ainsi que la graphie constante des formes hittites
reproduit fidèlement un thème ter-, nous rendons à la forme
indo-européenne de « trois » une structure rationnelle et un
jeu régulier d’alternances. D’anomale qu’elle était, la
forme hittite devient alors une donnée de haute antiquité,
propre à confirmer une restitution indo-européenne que
d’autres indices suggéraient déjà. Le paradigme indo-euro-
péen de « trois » est donc fondé sur une racine *ter- que le
hittite conserve clairement, muni de -y-, tandis que les
autres langues ont en commun le thème II *trei~. Par
rapport à « deux », le nombre « trois » implique une relation
de « dépassement » qui est justement celle que la racine *ter-
signifie lexicalement.
CHAPITRE VI
SUFFIXES NOMINAUX
-as ha
La formation hittite en -asha comprend un certain nombre
de dérivés 1 ; plusieurs n’ont pas encore de traduction assurée,
mais les exemples clairs indiquent que ce sont des noms
d’action dérivés de présents verbaux : unuwaslia- « ornement »
( unuwâi - « orner ») ; tariyasha- « fatigue » ( tariya - « s’épuiser ») ;
maliyasha- « consentement (?) » ( malâi - « s’accorder ») ; arma -
walasha- « clair de lune » ( armuwalâi - « faire lune ») ; harnamni-
yasha- « tumulte, révolte » ( harnamniya - « agiter ») ; nunta-
riyasha- «marche hâtive (?) », nom d’une fête (ezen nunta-
riyashas ), probablement d’un présent * nuntariya- « se hâter »,
cf. nuntariya- « hâtif », nuntarnu- « se hâter ». Pour une
restitution indo-européenne, nous pouvons nous appuyer
sur des correspondances où hitt. -sh- répond à -s- d’autres
langues : h. ishiya- « lier », skr. sydti ; h. iShamâi- « chanter » :
skr. sâman- «chant» 2 . Un suffixe correspondant à h. -asha-
pourra alors se retrouver, en vestige, dans quelques-uns des
dérivés indiens en -asa- 3 , notamment dans le vieux mot
védique camasd- « coupe à boire », de cam- « puiser ». D’autres
sont possibles, mais non démontrables, comme v. atasd-
« bocage, fourré ». A ces survivances se sont agglomérés
quelques adjectifs en -asa- dérivés de -as- qu’il faut en
dissocier. Hors de l’indien, on pourrait comparer v. irl. mell
« erreur, faute » de *mel-so- en face de lit. mêlas « mensonge »,
1. Ct. Gôtze, Kleinas. Forsch., I, p. 178 sq.
2. Le détail est étudié BSL., 1954, p. 39.
3. Collection de données chez Waokernagei-Debrunner, II 2, p. 236.
SUFFIXES NOMINAUX
89
bien qu’ici le suffixe n’ait pas de voyelle thématique. Par la
force des choses, des faits comparables ne peuvent se découvrir
que dans des débris réutilisés autrement. Partout c’est une
formation éteinte ; même en hittite elle n’a qu’une produc-
tivité limitée.
On ne doit pas s’étonner que les correspondants de certaines
classes suffixales hittites se trouvent en d’autres langues en
très petit nombre. Le même contraste apparaît pour le suffixe
-at- d’abstraits. On la connaît dans anniyatt- « accomplisse-
ment » ( anniya - « accomplir ») ; kartimmiyatt- « irritation »
( kartimmiya - « s’irriter ») ; nahsaratt- « crainte, révérence »
(cf. nahsariya- « craindre », nahsarnu- « effrayer ») ; sarlatt-
« louange » ( sarlüi - « louer, exalter ») ; karsalt- « ablation »
( kars - « trancher »), etc. M. F. Sommer 1 y a comparé heureu-
sement une formation dont il ne reste ailleurs que des vestiges
rares et peu cohérents : véd. vahat- sravâl- « fleuve », saécât-
« obstacle » ; lat. teget- seget- ; got. mitaps «mesure» 2 . On
n’aurait même pas pu unifier ces formes en une classe ancienne
si le hittite n’en avait pas offert le modèle.
-asti
Il en va autrement du suffixe hittite -(a)sti. Ici les formes
flottent partiellement entre les deux genres : da-lu-ga-as-ti
est neutre, mais à côté de pal-ha-a-as-ti, on a pal-ha-a-as-ti-is ,
et par-ga-as-ti-is. On ne peut décider lequel des deux est le
genre premier en hittite ; il semble cependant que ce soit
le neutre, comme le pensait Pedcrson. En ce cas — et même
dans tous les cas — le rapprochement avec slave -ostï n’est pas
une simple équation qu’il suffise d’enregistrer. La compa-
raison doit avant tout éclairer la situation de chaque élément
comparable dans les systèmes comparés. 11 ne sera pas inutile
d’indiquer les analogies et les différences entre les termes de
cette équation.
Ce qu’il y a de commun entre h. -asti et si. -ostï s’impose
aussitôt à l’attention : c’est un suffixe formellement identique
de même fonction, s’attachant à des thèmes d’adjectifs
1. Münchener Stud. zut Sprachwiss., IV, p. 1 sq.
2. Probablement aussi véd. vehdt- « (femelle) stérile », ancien abstrait selon
F. Sommer ( Münch . St. Sprachw. XI, 1957, p. 1 sq.) ; le rapprochement suggéré
avec lat. uiduus (ibid., p. 20) est hypothétique.
90
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
pour former des abstraits, réserve faite du genre. Une
première différence apparaît aussi vite : en slave, -ostï a une
productivité illimitée ; de n’importe quel adjectif on peut
tirer un abstrait en -ostï, sans restriction de classe formelle
ni de sens. Par contre, en hittite, -asti est restreint à des abs-
traits dérivés d’adjectifs de dimension : palhasti « largeur », de
palhi- « large » ; dalugasti « longueur », de dalugi- « long » ;
pargasti- « hauteur », de parku- « haut ». Notons une autre
différence dans la morphologie de la dérivation. En slave
le suffixe de l’adjectif est conservé dans le dérivé : gorjestï
« Tuxpta » : gorï-kü; — - bujestï « gcoploc » : bujï, en face de
blagoslü « àya06iry)ç » : blagü, etc. En hittite, le suffixe de
l’adjectif s’efface devant -asti, qui s’ajoute au thème : palhi-
et parku- donnent uniformément palhasti-, pargasti-. En
troisième lieu on remarquera que la grande majorité des
dérivés slaves en -ostï indiquent des qualités de personnes,
comme Meillet l’avait déjà signalé 1 . Ce n’est jamais le cas des
abstraits en -asti du hittite, qui se rapportent tous à des
dimensions matérielles. Ces différences permettent déjà de
voir que le rapprochement souvent fait entre hitt. dalugasti-
« longueur » et si. *d l lgostï est bien moins probant qu’il ne
semble. Admettons que si. *d‘lgostï, qui n’est pas attesté,
mais seulement reconstruit sur la base de pol. dtugosc, soit
bien une forme slave commune et non une création dialectale
(en fait c’est l’abstrait en -là- qui est attesté anciennement,
v. si. dlügola, russe dolgotâ, s. cr. dugota, cf. slcr. dlrghalâ-).
C’est déjà peu probable, étant donné la prédominance
de -ostï pour les qualités de personnes. Même admis que
*dHgostï ait figuré parmi les plus anciens dérivés, il n’a en
slave rien de caractéristique, puisque n’importe quel adjectif
peut fournir un abstrait en -ostï. Tout autre est la situation
en hittite : la distribution de -asti dépend ici de la nature
sémantique des adjectifs de base, et le suffixe ne se rencontre
que dans une seule classe, les abstraits indiquant dimension :
dalugasti « longueur » en est le représentant par excellence.
Par suite, la coïncidence assurément curieuse de hitt. dalugasti
et de si. *d i lgostï représentera non plus une identité historique,
mais bien plutôt une convergence entre des développements
distincts.
1. Études sur l’étym. et le vocab. du vieux-slave, p. 284.
SUFFIXES NOMINAUX
91
Que doit-on penser alors de la formation indo-européenne
que hitt. -asti et si. -ostï sont censés continuer ensemble ?
Sera-ce l’identité formelle de h. -asti et si. -ostï qui primera,
ou leur différence fonctionnelle ? Il faut envisager le problème
dans le champ respectif du slave et du hittite.
Quand, au tournant du siècle, A. Meillet a décrit la forma-
tion en -ostï dans son étude sur la suffixation du vieux-slave,
il y a vu une innovation, qu’il considérait comme récente
et propre au slave. « On reconnaît immédiatement ici,
disait-il, un élargissement par -tï des thèmes en -es- qu’on
rencontre en sanskrit et en grec en regard des adjectifs ;
si. qzostï est fort exactement à qzü-kü ce que skr. âthhah est
à arhhü- ; drüzos-tï est à clrüzü ce que Opàaoc; (pour *0Épt7oç)
est à Opaaéç, etc.... Le vocalisme o du suffixe *-es- dans -ostï
montre que -ostï n’est pas une formation de date indo-
européenne, mais une combinaison relativement récente ;
autrement on aurait sans doute simplement -s- ou peut-être
-es-. Le lituanien a des formes en -estis comme keîkestis de
keïkti « maudire » ou gallestis de gailùs ; le vocalisme du
suffixe est différent ; il y a parallélisme et non formation
commune ; d’ailleurs il s’agit en grande partie de noms
tirés de verbes. » x Meillet se représentait donc le développe-
ment de si. -ostï comme résultant de *-iei- ajouté à des noms
abstraits. « Des nominatifs-accusatifs de thèmes en *-es-, tels
que * ânghos en regard d’adjectifs comme *angluis , le slave a
tiré par ce procédé des formes attestées historiquement comme
qzostï, etc., puis il a utilisé le suffixe complexe ainsi
obtenu pour donner des abstraits à des adjectifs quel-
conques. » 1 2
Qui lit ces lignes aujourd’hui sera tenté de rejeter les vues
de Meillet comme ne répondant plus aux données historiques,
dès lors que -asti est apparu en hittite. On fera bien cependant
de ne pas trancher trop vite. L’analyse proposée par Meillet
paraissait valable tant que le suffixe était limité au slave,
avec une correspondance isolée en germanique : *anghosti,
vha. angust ‘ Angst’ : v. si. qzostï. Depuis qu’on connaît hitt.
-asti, le problème est transformé, mais la solution s’éloigne
plutôt qu’elle ne se rapproche. On a deux possibilités.
Ou bien on conserve cette interprétation du suffixe slave,
1. Op. cit., p. 281.
2. Op. cit., p. 282.
92
HITTITE ET INDO-EUROPEEN
mais en la reportant à un état linguistique beaucoup plus
ancien, qui inclurait aussi le hittite. Ou bien on la rejette
pour le hittite comme pour le slave. Voyons ce qui résulte
de l’un ou de l’autre choix.
11 n’y a aucune impossibilité matérielle — par exemple
d’ordre phonétique — à étendre au hittite l’explication de
si. -ostï par un neutre en -os- élargi du *-tei- des abstraits.
Mais les difficultés d’ordre morphologique et dialectal sont
considérables. 1° Le neutre indo-européen en *-os- est inconnu
du hittite ; il n’y a pas de noms en *-as-; et même comme
neutres en Ms-, on ne voit clairement que h. nepis- (*nebhes- )
« ciel » ; 2° le suffixe d’abstraits Mi- n’existe pas davantage
en hittite, comme on le montre ci-dessous p. 123 ; 3° le hittite
ne connaît pas non plus de jeu entre le neutre en -es/-os- et
l’adjectif, du type skr. dmhas- : arhhü- ; c’est pourtant ce
qu’exigerait l’hypothèse d’un abstrait *-os-ti- dérivé d’adjec-
tifs ; 4° étant donné l’antiquité du hittite, on imaginerait
que la distribution du suffixe -asti nous rapproche des condi-
tions initiales de l’emploi ; c’est-à-dire que les abstraits en
-asti devraient être ceux des thèmes nominaux qui en indo-
européen ont un suffixe neutre Ms-. Il n’en est rien. Les
adjectifs de dimension, qui sont ceux auxquels le hittite
limite le suffixe -asti, ne comportent justement aucune
formation de neutre -es/-os- en indo-européen ; il n’y a pas
de neutre « *dlghos- » en face de l’adjectif *dlgho- « long », ni
de neutre « *bhrghos-y> en face de l’adjectif *bhrghu- «haut»
(hitt. parku-, arm. barjr ).
Il apparaît donc impossible de démontrer en hittite
l’hypothèse, qui serait admissible en slave, d’une combinaison
indo-européenne -*os-ti-. Si on veut la maintenir, il faut la
reporter bien plus haut encore dans la préhistoire, et supposer
que le hittite aurait hérité de ce passé reculé une combinaison
*-os-ti- de deux suffixes *-os- et Mi- qu’il aurait perdus l’un
et l’autre. Dans ce cas, il serait hautement surprenant que,
seul de toutes les langues, le slave eût conservé à une date
relativement si tardive et en pleine productivité un suffixe
de constitution si ancienne.
Mais si l’on décide d’écarter cette explication, ni le hittite
ni le slave, considérés séparément, n’en suggèrent aucune
autre, qui puisse mieux s’accorder aux données historiques.
L’intervention du hittite a seulement pour effet de rendre
moins clair ce qui semblait s’expliquer aisément en slave.
SUFFIXES NOMINAUX
93
Il ne semble pas que ceux qui reproduisent comme une
évidence l’équation hitt. -asti = si. -ostï se soient souciés de
cette problématique.
En réalité l’écart est grand entre ces deux suffixes qui
donnent l’impression de se recouvrir entièrement. Il faut les
comparer à des formations voisines, au milieu desquelles
certaines analogies déterminent des groupements plus ou
moins étroits. En slave même il y a au moins un fait qui
laisse entrevoir que -ostï a une préhistoire ; c’est v. si. slastï
« douceur, plaisir » en face de l’adjectif slaclükü « doux ».
Meillet en souligne la difficulté et aussi l’intérêt : « Le mot
slastï «rfiovr] » ... est fort embarrassant; il a le vocalisme de
slaclükü, mais non la forme attendue sladostï, qu’on rencontre
d’ailleurs. Il est, ce semble, le seul représentant d’un type
de dérivés plus archaïques que ceux en -ostï)) 1 . Il est important
en effet de constater qu’ici la formation semble être *-sti-,
non *-osti-. Alors l’analyse de *-ostï en *-os-ti- devient moins
nécessaire. On n’a plus besoin de poser deux suffixes en
succession ni de reconstruire la genèse de cette formation
en partant de thèmes en *-os-. Il pourrait suffire de partir
de *-sti- précédé ou non d’une voyelle de liaison qui, en slave,
se serait fixée comme -o- dans des conditions inconnues.
Cette hypothèse faciliterait la comparaison des faits slaves
avec des suffixes nominaux en -sti- d’autres langues.
Plusieurs séries de faits et plusieurs langues sont à consi-
dérer ici. En général ce sont des formations d’abstraits
verbaux bâtis sur la racine. On rappellera le type germanique
got. ansts « xâptc » en face du verbe vha. unnan; got. ala-
brunsts « ôXoxaÛT«p,a » : brinnan « brûler » ; ail. kunsl :
kônnen 2 . Cette classe de dérivés est bien établie, même si elle
n’est pas très fournie ; elle donne l’impression d’un type
ancien, qui n’est plus productif.
C’est une survivance de ce même suffixe que nous trouvons
dans un mot isolé indo-iranien, connu surtout par l’indien ;
c’est véd. gâbhasti-. Il faut au préalable s’arrêter un moment
sur le sens de gâbhasti-, qui n’est pas encore partout reconnu.
Par exemple A. Debrunner donne « Vorderraum, Hand,
Deichsel », multipliant indûment les acceptions 3 . Partout dans
1. Op. cit., p. 285.
2. Cf. Henzen, Deutsche Woribildung-, p. 123.
3. Allind. Gramm. II, 2, p. 237, § 138.
94
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
le RY. gâbhasti, au singulier ou plus souvent au duel, signifie
« main « ou « bras » : la « main » en tant qu’elle tient et serre
une arme (IX 76, 2), une massue (I 130, 4 ; Y 86, 3 ; YI 20, 9 ;
45, 18 ; VIII 12, 7 ; X 44, 2; 96, 3), des flèches (I 64, 10;
X 61, 3) ; un arc (IX 110, 5) ; des foudres (V 54, 11) ; des
rênes (I 82, 6 ; VI 29, 2) ; les mains qui pressurent le soma
(I 88, 6 ; III 60, 5 ; IX 13, 7 ; 20, 6 ; 36, 4 ; 64, 5 ; 65, 6 ;
71, 3 ; cf. gdbhasti-püta dit du Soma), qui poussent le char
(IX 107, 13). Pour certains exemples ‘main’ ou ‘bras’ est
également admissible : syûma-gabhasti- « (le char) dont les
bras sont faits de courroies » (I 122, 5 ; VII 71, 3) rappelle
le composé avestique snâvard. bâzura- « (la fronde) dont les
bras sont faits de nerfs 1 »; gabhasti- est fréquent dans l’évoca-
tion des dieux aux bras (ou mains) chargés de dons (cf. I 62,
12) ; Savitr est pürnâ-gabhasti- (VII 45, 4) ; cf. ubha le
pürnâ vâsuna gâbhasti (VII 37, 3) ; tantôt associé à karàsna-
« avant-bras » : prlhû karàsnâ bahulâ gabhasti « larges sont
tes bras, spacieuses tes mains » (VI 19, 3), tantôt à pâni-
« main » : supântm devâni sugdbhastim « le dieu (Tvastr) aux
belles mains, aux beaux bras » (VI 49, 9). Selon une repré-
sentation qui doit être indo-iranienne, le démon Sambara
a des mains de pierre, gâbhastim asanim (I 54, 4), contre-
partie du Snàvidka avestique asdngô . gava- « aux mains de
pierre ». En somme, partout dans le RV. gabhasti- signifie
exclusivement « main ; bras », surtout en tant que membre
qui enserre ou presse. Le correspondant iranien serait kliot.
ggosta- « poignée », wakhi gawust « poing », assurant néanmoins
un terme indo-iranien. Celui-ci, à son tour, se groupe avec irl.
gaibim « prendre, saisir », lit. gàbana gabanà « brassée (de
foin, de paille) », gâbuzas « poignée », gabenù gabénti
« emporter ». L’analyse formelle reste quelque peu incertaine
dans le détail : gabhasti- pourrait être un dérivé en -asli-
de gabh-, ou en -sti- de gabha-, selon qu’on part de la racine
ou d’un présent ; il nous manque des formes intermédiaires.
Néanmoins il est probable que gâbhasti- est proprement un
abstrait « enserrement, saisie » (cf. pour le sens v. si. rçka).
On trouve en baltique à la fois -sti- et -esti- ; ainsi lit.
varpstis « fuseau » (à côté de varpstë f. « id. »), de vërpti verpiù
«filer»; ëdestis «fourrage» (à côté de ëdesis ), de ësti ëdu
« manger » ; gaîlestis « compassion » auprès de gaïlas « id. » et
1. Cf. Asiatica, Festschr. F. Weller, 1954, p. 33.
SUFFIXES NOMINAUX
95
l’adjectif gailùs « déplorable », gaïlti « affliger » ; etc. Ce sont
pour la plupart des noms tirés directement de verbes, et il
n’est nullement évident que le point de départ de -eslis soit
à chercher dans des neutres en *-es~. Quant aux dérivés
arméniens en *-sti-, ils constituent un petit groupe d’abstraits
verbaux, mais la voyelle d’attache au thème est de timbre
variable : govest « éloge » ; govem « louer ; p‘axust « fuite » :
p'axçim « fuir » ; — hangist « repos » : hangçim « se reposer ».
Il faut donc enregistrer les trois variantes -est -ust -ist sans
pouvoir analyser de plus près la constitution du suffixe.
Au point de vue arménien, ce suffixe ne se laisse pas
dissocier ; on ne peut trouver par ailleurs trace de *-ti- en
arménien.
C’est dans ce grand contexte morphologique qu’il faut
replacer la formation hittite en -asti et celle de si. -ostï.
Le trait notable subsiste : dans les deux langues le suffixe cons-
titue, en dérivation secondaire, des abstraits tirés d’adjectifs.
Mais il n’est pas évident qu’il y ait continuité historique ni
même parenté spécifique entre les deux ; on ne peut davantage
dissocier le suffixe en *-os — j —fi-, aussi longtemps que ni
*-08- ni *-ti- ne se laissent identifier en hittite. Certes une
formation comme h. -asti- paraît bien résulter de quelque
combinaison de suffixes. Il faut seulement pouvoir le démon-
trer. Le malheur est qu’aucune autre langue, même le slave,
n’impose une analyse certaine. On doit donc se contenter de
reconnaître une formation en *-sti- précédée d’une voyelle
de timbre variable, que le hittite et le slave emploient dans
les mêmes conditions morphologiques, mais avec une distri-
bution sémantique différente.
-tar, -talla-
La catégorie des noms d’agent est celle que le hittite a le
plus complètement transformée et développée ; remplaçant
l’ancienne formation en *-ter- par une classe abondante de
noms en -talla-.
Ces noms sont constitués librement sur n’importe quel
thème verbal, simple ou complexe : ishamatalla- « chanteur »
de ishamâi- « chanter » ; arsanatalla- « envieux » sur *arsana-,
cf. arsanant- « id. » ; maniyahhatalla- « administrateur » de
maniyahh-, et aussi maniyahheskatalla- « id. » de maniyahhesk-.
Les présents en -sk- en fournissent un certain nombre :
7
96
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
uskeskatalla- « observateur », isiyahheskatalla- « espion »,
wehesgatalla- « patrouilleur ». On les forme aussi sur présents
à préverbes ou sur locutions verbales : piran luiiatalla- « qui
court en avant» de piran hüia- «courir devant»; hanti-
tiyatalla- « dénonciateur », de hanti tiya- « citer en justice » ;
para uwatalla- « prudent, prévoyant » de para uwa- « voir
au-delà ». On peut même constituer un dérivé en -talla- sur
un nom propre : zilipuriyatalla- « prêtre du dieu Zilipuri »
ne peut guère reposer sur un présent. C’est une des formations
nominales les plus productives, comme le sont d’ailleurs aussi
les autres formations en -l-, notamment -ala- pour les noms
d’agent, -alli- pour les noms d’instruments, qu’on ne séparera
pas des neutres en -ul, des adjectifs en -ala- -ili-. Le hittite
a ainsi un groupe compact de suffixes vivants caractérisés
par -Z-, au milieu desquels les noms d’agent en -talla- forment
la classe la plus caractéristique. Ils n’ont de contrepartie
ailleurs que les noms d’agent slaves en -tel-; ceux-ci élargis
par *-yo- et ne comportant pas la même liberté de formation,
s’attachent seulement au thème d’infinitif, de préférence à
partir des verbes en -ili. La relation entre les formes hittites
et slaves est probablement moins étroite qu’elle ne semble
à première vue.
En tout cas l’extension de -talla- en hittite a eu lieu aux
dépens du suffixe indo-européen *-ter- des noms d’agent.
Celui-ci n’a laissé en hittite que deux représentants ; ils sont
intéressants l’un et l’autre. Nous en tirons quelque lumière sur
les conditions où ils ont été préservés : ce sont ekuttara-
« échanson » et westara- « pasteur ».
Le suffixe -tara- (comme son successeur -talla-) montre la
tendance à réserver les formations nominales consonantiques
aux neutres et à signaler par la finale -a- les noms de genre
animé. Pour avoir été adapté à la répartition générale des
classes nominales, ce suffixe a dû connaître quelque extension
dans la préhistoire du hittite. Les deux noms en -tara-
témoignent, pour des raisons différentes, d’une formation
ancienne.
Dans ekuttara- ( akuttara- ) « échanson », nous avons le
nom d’agent de eku-, aku- « boire », donc *ek w -tor-.
L’archaïsme de la formation se dénonce en hittite même ;
il va de pair avec l’archaïsme lexical de *ek w - « boire »
conservé seulement en hittite et dans tokli. yok- (nous persis-
tons à rejeter tout rapport avec lat. aqua) : *ek w - et *pô-
SUFFIXES NOMINAUX
97
sont ainsi en répartition complémentaire dans les dialectes
indo-européens. Il est vraisemblable que ekuttara- s’est
maintenu comme terme du cérémonial de cour.
Pour westara- « pâtre » on dispose d’une comparaison
évidente avec av. vâstar- 1 . Cette équation est donnée partout,
mais à titre de simple correspondance lexicale. Nous tenterons
de lui restituer toute sa portée. Il n’est pas fortuit que
nous ayons le même terme dans ces deux langues, et qu’il
porte les mêmes implications. De part et d’autre le nom
d’agent est lié à plusieurs autres dérivés qu’il faut confronter.
En hittite, la forme la plus simple est donnée par le substantif
wesi- « pâturage » 2 , dont on tire le présent wesiya- « paître
les bêtes» (akk. rë’ü) 3 4 5 , itér. wesesk-, avec une forme peu
claire wesiyawanza* ; enfin westara- «pâtre» (idéogr. l1 ^sipad,
akk. rë’ü « id. »). Le rapport wesiya- : wesi- est celui de urkiya-
« pister » : urki- « piste » ; sulliya- « disputer » : sulli, etc.
La dérivation est régulière. Mais dans le cas de wesi- on peut
pousser plus loin l’analyse, et justement à l’aide du nom
d’agent westara-, on posera une racine *wes- qui entre désor-
mais dans le répertoire indo-européen, et qui prend place
parmi les éléments les plus anciens. C’est en iranien seulement
qu’on en retrouve les correspondants : av. vâstar- est l’unique
forme qui réponde à la forme également unique hitt. westara-.
Jusqu’ici av. vâstar- et le groupe dont il fait partie en avestique
étaient isolés en indo-européen ; on y avait comparé vha.
weida « Weide » sur la base d’un thème *wail- i , ce qui était
fort peu satisfaisant. Déjà théoriquement une racine iranienne
*vas- eut fourni le point de départ souhaitable, mais non
démontrable avant la découverte des formes hittites. Main-
tenant c’est un fait acquis. On est en droit d’admettre ir.
*vas- « paître » = hitt. wes-. La formation d’av. vâstra-
auprès de *vas- devient celle de skr. nâslrâ- (nas-), vâditra-
(vad-), câritra- (car-), etc.. 6 Le degré long radical a été
généralisé dans le nom d’agent vâstar-, obviant ainsi à
l’homophonie de *vas- «paître» et de *vas- «vêtir» dans le
dérivé en -Ira-, d’où vâstra- «pâture» et rosira- « vêtement ».
1. Sommer, Heth., II, p. 60 sq.
2. Friedrich, Heth. Wb., 1. Ergânzungsheft, p. 23 b.
3. Gütze, Ann. des Mursili, p. 223.
4. Otten, Kumarbi, p. 23, n. 8.
5. Bartholomae, Air. Wb. 1413, s.v. vâstar-,
6. Autres exemples chez Wackernagel-Debrunner, II 2, § 520 b.
98
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
L’iranien apparaît ici comme plus conservateur que
l’indien, où rien ne subsiste de cette famille lexicale. Il a non
seulement gardé, mais développé par dérivation et compo-
sition les termes issus de *vas-. Il s’en est formé en avestique
tout un groupe, qu’on a intérêt à considérer dans la perspec-
tive où le hittite prend place maintenant et qu’il détermine à
son tour.
C’est de l’avestique seulement qu’il s’agit. On n’a pas encore
constaté ni inféré de formes correspondantes dans le dialecte
perse. Peut-être était-ce déjà une particularité dialectale à
date ancienne, quoiqu’on ne puisse rien affirmer. Dans les
parlers modernes c’est aussi à l’Est que se rencontrent les
survivances probables de vâstra-, sous les formes de pasto
wcisd, yid. wus, wakhi wis, orm. ywas, signifiant toutes
« herbe, fourrage » x . Le nom d’agent vâstar- n’a pas survécu.
Il y a ainsi deux formes avestiques et deux seulement :
vâstar- « pasteur » et vâstra- « pâturage ». Toutes les autres
dérivent de vâstra - 1 2 et s’analysent clairement. On a d’abord
vâslravant- « pourvu de pâturages », vâstrô. bdrdt- « qui fournit
la pâture », vâstrô . dâtainya- « caractérisé par la faucliaison des
pâturages », a-vâslra- « (la sécheresse) qui ne laisse pas
subsister les pâturages », pouru . vâstra- « riche en pâturages »,
x v âslra- « aux belles pâtures » épithète de Râman, dieu de la
paix, enfin le nom propre Isat. vâstra- litt. «qui désire des
pâturages », nom du fils aîné de Zarathustra. A côté de
vâstra-, le dérivé vâstrya- a pris une valeur importante ;
d’adjectif qu’il était, « relatif aux pâturages », il s’est fixé
comme désignation du pasteur-cultivateur, et surtout de
celui qui s’occupe du gros bétail ; vâstrya- se couple avec
fsuyant- dans un dvandva vâslryô fsuyqnt- « pasteur du gros
et du petit bétail » 3 , qui qualifie la troisième fonction dans la
société avestique, après âôravan- « prêtre » et raOaëstar-
« guerrier ». De vâstrya- sont tirés d’un côté le présent vâslrya-
vâstraya- « fournir pâture, nourrir », de l’autre des formes
nominales : vâstryâ- « métier du vâstrya, culture-élevage »,
1. Elles semblent toutes postuler vâstra-, malgré la spécialisation du sens,
et ne peuvent provenir de pers. vas « herbe », cf. Morgenstierne, Indo-iranian
Frontier Languages, I, p. 396 b. Noter que dans av. vâstrô. baril- le sens s’ache-
mine déjà vers « fourrage ».
2. La forme vâstri- comme variante de vâstra- est limitée à un texte tardif
et probablement interpolé (Vd. XV 42).
3. Cf. BSOS, VIII, 1936, p. 407-8.
SUFFIXES NOMINAUX
99
vâslryâ-vardz- « qui pratique l’agriculture » ; g. avâstrya- « le
non -vâstrya, celui qui ne pratique pas l’agriculture » ; gavâs-
trya- ( *gav - vâstrya- J «qui s’adonne à l’élevage du bœuf»,
gavâstrya-vanz-, °vanstdma « qui pratique (le plus) l’élevage »,
gavâstrya-vanza- « élevage b 1 . Tous ces termes ne sont pas
contemporains, les derniers cités ( gavâslrya , etc.) n’appa-
raissent que dans les portions tardives de l’Avesta ; ils attestent
la vitalité de la formation.
Cette énumération laisse présumer l’importance de la
notion dont vâstar- et vâstrya- sont chargés ; elle ne l’élucide
pas encore. Nous touchons à l’une des données fondamentales
de la société iranienne et au thème majeur de la prédication
zoroastrienne : le bœuf, représentant mythique du monde
animal, est en même temps au centre de l’ordre social et
moral selon la norme d’Arta. C’est cette relation que les
termes vâstar- et vâstrya- impliquent, dans la terminologie
des Gâthâs. En fait vâstar- « pasteur » se trouve seulement
dans les textes zoroastriens, et il s’applique aux plus hautes
autorités qu’on y invoque. L’âme du bœuf, en proie aux
rapines et aux exactions, élève vers les dieux sa plainte
pathétique : nôit moi vâstâ xsmat anyô « je n’ai d’autre pasteur
que vous ! » (Y. 29, 1), à quoi fait écho, avec une variation
qui souligne la parenté des formules, l’interrogation de
Y. 50, 1 : kd më nâ Orâtâ vistô anyô asâl Qwalcâ mazdà ahurâ
« qui m’est connu comme protecteur autre qu’Arta et que
toi, A. M. ? ». Le vâstar-, aux yeux de Zarathustra, est un
Oràtar-, un protecteur, et cette double charge de vâstar- et
de Orâtar- incombe au Dieu suprême ou à son truchement,
Zarathustra. C’est pourquoi dans la formule qui résume le
credo zoroastrien, YAhuna Varya, texte d’inspiration et de
rédaction gâthiques 2 , Zarathustra est reconnu comme vâstar-
pour les «humbles » (drigu-).
Toutes les Gâthâs sont traversées par l’exhortation que,
sous l’inspiration d’Ahura Mazdâh, Zarathustra adresse aux
fidèles en faveur du bœuf. Les notions de vâstra et vâstrya
du « pâturage » et du « pâtureur », y reviennent sans cesse et
presque toujours, on le notera, en liaison avec gav-, soit dans
le syntagme gôus vâstra- ou en locutions diverses : gavôi . . .
1. Il doit être entendu que la notion, imparfaitement rendue, implique
agriculture et élevage ensemble.
2. Cf. Indo-Iranian Journal, I (1957), p. 77 sq., 83.
100
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
râmâcâ vâstram dazdyâi — moi (= gavôi) sqstâ volxü vâstryâ —
gqm vidai vâstryô, etc. 1 . Liaison si étroite et persistante qu’elle
a produit ultérieurement le composé gavâstrya- (cf. ci-dessus).
Dans cette injonction répétée, Zarathustra fait de la ‘protec-
tion’ du bœuf le devoir essentiel des fidèles : nourrir le bœuf
et le protéger, c’est une seule et même obligation ; pour lui
assurer pâture et sécurité, il faut le défendre contre les
tyrans et les faux-dieux. On pourrait déduire d’ici par enchaî-
nement logique tous les principes directeurs de la réforme
zoroastrienne, car ils dérivent tous de cette revendication
fondamentale qui s’inscrit dans les termes vâstar-, vâstra-,
vâslrya-, Ils résument l’idéologie d’une classe sociale,
justement celle des vâslrya, des cultivateurs-éleveurs, soumis
à l’oppression des deux autres classes, et que Zarathustra
appelle à une foi rénovée. Ces notions se projettent aussi
dans la mythologie : quand, dans les Gâthâs, râman, la
paix, est associé à vâstra-, le pâturage, désignant les biens
qu’il faut assurer au bœuf (gavôi . . . râmâèâ vâstramcâ
dazdyâi Y. 35, 4), cette liaison râman- et vâstra- donne la
définition du dieu Râman, dont l’épithète constante est
x v â stra- « aux beaux pâturages ».
De ces remarques se dégage une conception spécifique du
vâstar-, du « pasteur » comme protecteur du bœuf et guide
des fidèles ; titre et mission conférés à la plus haute autorité
divine ou humaine que reconnaisse la société. Passant mainte-
nant du monde iranien au monde hittite, nous retrouvons
ces mêmes caractéristiques dans l’emploi de h. westara- et des
termes apparentés. C’est au dieu de l’orage que le roi Muwa-
talli, dans une prière, adresse l’invocation : « Dieu solaire du
ciel, mon seigneur, pasteur (weslaras) de l’humanité!» 2 .
Le verbe wesiya- « paître (le bétail) » signifie aussi « exercer
son autorité », et wesiyawas pedan « lieu de pâture » veut dire
« région soumise à l’autorité (d’un souverain ou d’un chef) » 3 .
Cette concordance entre l’iranien ancien et le hittite va bien
au-delà du rôle du roi homérique comme mHp]v Xocwv. Dans le
monde homérique cette métaphore est exclusivement qualifi-
1. Tous les exemples sont réunis chez Bartholomae Wb. 1414 et 1416.
La même association apparaît souvent aussi dans l’Avesta hors des Gâthâs.
2. Le texte est traduit en entier par A. Goetze, chez Pritchard, Ancient
Near Easlern Texts, p. 398.
3. Cf. les Annales de Mursiliâ, ed. Goetze, p. 88, 1. 72.
SUFFIXES NOMINAUX
101
cation terrestre et humaine, elle ne vaut pas pour les dieux.
Au contraire c’est d’abord aux dieux, puis aux personnages
investis par la faveur divine que convient l’appellation westara-
en hittite, vâstcir- dans les gâthâs de l’Avesta. La correspon-
dance, ainsi replacée dans sa perspective, révèle de part et
d’autre un très ancien héritage. On a donc toutes raisons de
considérer la formation de h. westara- comme une survivance
de haute antiquité, conservée en hittite pour la connotation
particulière qu’elle attache au rôle de la divinité ou du roi 1 .
La forme westara a été soustraite pour cette raison à la
généralisation du suffixe -talla-.
On peut se demander si cette corrélation entre l’Iran
zoroastrien et le monde hittite, avec tout ce qui s’y trouve
impliqué, ne doit pas s’interpréter comme le reflet d’une
idéologie spécifique, celle de la classe des agriculteurs-
éleveurs, alors que dans l’Inde védique ou dans l’Iran non-
zoroastrien prédominent les conceptions des prêtres et des
guerriers.
En sus de ces deux termes, qui se rattachent à une ancienne
formation en -tara- de noms d’agent, il reste en hittite,
croyons-nous, une trace d’un autre suffixe indo-européen de
même forme.
Nous en voyons le témoignage dans un terme unique, mais
sûr, qui n’a reçu aucune attention, probablement parce que
la formation n’en apparaît pas au premier regard. C’est
is-ha-ni-it-la-ra-a-lar , que Hroznÿ a traduit «parenté de sang».
Il s’agit clairement d’un abstrait en -tar. Mais ici le suffixe
-tar est ajouté à un thème * eshanittara- qui ne peut rien
être d’autre qu’un dérivé nominal suffixé lui-même en -tara-.
Nous connaissons ce procédé de suffixation secondaire par
l’abstrait en -tar: ainsi uskisgatallatar- «veille, protection»
est l’abstrait en -tar- du nom d’agent, bien attesté, uskis-
galalla- « veilleur ». Rien ne s’oppose donc à ce qu’on pose,
à la base de ishanittaratar-, un dérivé de genre animé *esha-
nitlara- formé à l’aide de -lara- sur eshar-ln- « sang ». Or, si
1. On ne manquera pas de remarquer que la même image double se retrouve
en akkadien dans rêü’ « paître » et « gouverner », comme le souligne A. Goetze,
Ann. des Mursilis, p. 223. Dans un examen détaillé des formes de h. wes- qui
serait nécessaire, on aurait à en tenir compte. Mais la comparaison avec l’iranien
montre que la valeur de h. westara- wesiya-, etc., n’est pas simplement empruntée
à l’akkadien, comme on le croirait à première vue.
102
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
eshanitlaratar- veut dire « parenté de sang », le terme * esha-
nittara- doit signifier «parent par le sang». Que peut être
alors ce suffixe -tara-, sinon le suffixe indo-européen *-ter-
des noms de parenté ? Il ne semble pas qu’on puisse y voir
autre chose. Nous ne connaissons encore aucun terme de
parenté en -ter- en hittite. A vrai dire ces termes sont en
grande majorité masqués par des idéogrammes ; tant qu’on
n en connaîtra pas la lecture, on ne saura pas les situer par
rapport à l’état indo-européen. Mais, jusqu’à plus ample
informé, on admettra comme possible la survivance d’un terme
de parenté en *-ter- dans cette désignation hittite. A en juger
par ce spécimen unique, hitt. * eshanittara- « parent par le
sang » serait au nom d’agent westara- dans la même relation
que par exemple gr. 7taTqp à SoTYjp. On sait en outre que ce
suffixe -ter tend à déborder le cadre de la parenté immédiate
et à gagner des termes de sens plus large. Par là s’explique-
rait le dérivé secondaire hitt. * eshanittara-, procédant d’un
type de formation dont les spécimens anciens ne sont plus
analysables en indo-européen.
-zzi
Le suffixe indo-européen *-ero- indiquant des oppositions
locales (lat. inferus, skr. àdhara-, etc.) n’a, comme on sait,
qu un représentant en hittite : kattera- « inférieur », dont le
rapport à l’adverbe kalia ‘en bas’ est parallèle à skr. adhara- :
adhas. De l’adjectif kattera- a été tiré le présent katterahh-
litt. « inférioriser, rendre perdant » (cf. gr. vjcacov : rpoâv).
Autrement, le suffixe -*ero- a entièrement disparu, partielle-
ment supplanté en cette fonction parla formation d’adjectifs
en -zzi-. Que ce suffixe soit attesté en hittite et qu’il le soit
par une seule forme révèle à la fois l’antiquité de l’héritage
indo-européen et l’étendue des transformations qu’il a subies.
C est probablement à sa valeur de terme juridique que nous
devons la conservation de kattera- comme témoin unique de
cette formation.
En lieu et place de -ero-, le hittite présente des adjectifs
en -zzi-. On en compte quatre : appezzi- « dernier » (appa
« derrière ; ensuite ») ; hantezzi- « premier » ( hanti « en tête ») ;
sarazzi- « supérieur » ( sara « en haut ») ; sanezzi- « doux,
savoureux». Comme l’a bien vu M. J. Lohmann 1 , c’est le
1. IF, 51, p. 319 sq., étendant au hittite les vues de W. Schulze, Kl. Schr.,
p. 70 sq.
SUFFIXES NOMINAUX
103
correspondant de la formation indo-européenne en -*tyo-,
skr. nitya-, got. tiipjis, etc. Cette formation est assez largement
représentée à date ancienne, mais inégalement selon les
langues et avec des valeurs qui ne coïncident pas partout.
Nous trouvons en hittite peu de données, mais elles sont
cohérentes et instructives.
Trois des quatre adjectifs en -zzi- dérivent d’adverbes qui
sont parmi les plus communs : appezzi-, hantezzi-, sarezzi-.
Tous les trois sont des adjectifs indiquant la position maté-
rielle. Mais le quatrième est, on doit le dire, moins clair.
De par son sens, sanezzi- « fin, savoureux », semble relever
d’une autre catégorie de sens, à moins que ce sens procède
aussi d’une notion positionnelle qui serait effacée dans
l’emploi historique. Tout dépend en fait de la forme dont
sanezzi- est le dérivé en -zzi-, mais nous ne la connaissons
pas en hittite ; et les essais pour la retrouver, par voie compa-
rative, n’ont pas réussi. Les adverbes véd. sanituh sanutah
« à l’écart, loin de », gâtli. lianard « sans », got. sundro « séparé-
ment s 1 , impliquent retranchement, privation et ne se
concilient guère avec le sens de sanezzi-. On laissera de côté
cet adjectif jusqu’à ce que le sens propre en soit mieux défini 2 .
La relation de -zzi- à i.e. *-tyo- suppose une forme inter-
médiaire que nous avons en effet dans le nom. hantezziyas,
appezziyas, et l’acc. sarrazziyan 3 . Cette finale -iya- a donc
abouti à -i- 4 , ce qui réduit à une seule en hittite deux classes
de suffixes anciens.
Les trois adjectifs hittites appezzi- hantezzi- sarazzi-
indiquent la position spatiale, le rang, ce qui leur prête une
valeur ‘superlative’ quand ils procèdent, comme c’est le cas,
d’adverbes signifiant «en tête» (hanli), «derrière» (appa),
«en haut» (sara), et marquant les points limites dans tous
les sens ; avec ces trois adjectifs le quatrième eût été *kattezzi-
« inférieur », si kattera- n’avait survécu.
Il est utile de remarquer, au milieu des rapprochements
1. Lohmann, l. c., p. 325.
2. Le rapprochement de sanezzi- avec sani Saniya « uni, singulo » (Sturtevant,
Comp. Gramm p. 76) serait plus satisfaisant si le sens de sani pouvait être
tenu pour certain.
3. Ces formes semblent avoir échappé à l’attention de Sturtevant, Comp.
Gramm. 2 , p. 76, n. 49, qui repousse le rapprochement.
4. Cf. Pedersen, Hittitisch, p. 35, § 30.
104
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
pris indistinctement parmi toutes les langues qui ont des
dérivés en *-tyo-, que le grec seul connaît des formes de même
valeur ; mais ce sont surtout des formes adverbiales : Ttpôaao,
Ô7ritT<T«, slctoj, s'G), peut-être un nom propre "Agcpiacra 1 . C’est
probablement parce que le développement s’est arrêté tôt
que les formes gardent en grec la valeur locale que nous
trouvons en hittite et qui n’apparaît plus ailleurs qu’occasion-
nellement, ainsi dans av. pascqidya- « septentrional », litt.
«de derrière». Dans les- autres langues, indo-iranien, gotique
et slave, les adjectifs en *-tyo - ont pris une valeur spécifique :
ils portent des qualifications de nature sociale. Ce procès
signifie un changement profond dans la dénotation du
système : les références de position se coordonnent non plus
dans l’espace matériel, mais dans le champ abstrait de la
société. Ainsi skr. nitya- «de l’intérieur», signifie «indigène,
domestique, intime » ; de même got. nipjis « <tuyysvy]ç »,
nipjo « Gu-r/z'jîç », ganipjos « auyvz'izïç ». A skr. nitya- s’oppose
nistya- « en dehors », donc «étranger ; hors caste», équivalent
de arana- ; v. si. nistï «tct«xoç» reflète la même conception;
avec un autre adverbe radical, got. framapeis «àXXÔTpioç» (de
fram marquant éloignement). Tout le développement est
commandé par la référence à la société conçue comme
étendue spatiale : skr. amâtya- « domesticus » (de amâ « chez
soi »), àpatya- « descendant », sànutya- « étranger » (opp. an-
lara-) ; v. perse anusiya- « compagnon, auxiliaire » (litt. « qui
est auprès, anu ») ; v. slave obïstï «xoivôç», de *obi-tyo~; lit.
svecias « étranger, hôte ».
Ce type de dérivés n’est d’ailleurs pas commun à l’ensemble
de l’indo-européen ; ni l’italique ni le celtique n’en connaissent
d’exemple 2 ; il a dû être propre à une zone dialectale et, même
dans ces limites, demeure peu productif. Mais les termes
cités sont anciens et importants ; ils montrent une spéciali-
sation dont nous pouvons maintenant discerner le fondement
linguistique. Les langues où les adjectifs en *-tyo- ont pris
cette valeur sociale sont celles qui avaient aussi *-ero-
1. Voir Schulze, Kl. Schr., p. 71. Mais 'émaa oc, (zéTccaaa pourraient s’expli-
quer autrement; cf. Schwyzer, Gr. Gramm., I, p. 472, n. 2.
2. L’analyse de lat. vitium en ’wi-tyo- (Schulze) n’est guère convaincante ;
le point de départ de cette notion abstraite nous échappe. — 11 convient de
s’en tenir à la forme suffixale -"tyo-, sans y englober les dérivés latins en -ti-
et -tri- tels que ruslicus, domesticus, palüstris, etc. (F. Mezger, Language, XXIV
(1948), p. 152 sq.}.
SUFFIXES NOMINAUX
105
(-lero-) : les deux suffixes se sont ainsi différenciés, *-ero- pour
la spatialité locale, -*tyo- pour la spatialité sociale. En indo-
iranien et en gotique la distinction se manifeste clairement.
Même en slave on entrevoit une période de coexistence dans
un passé reculé ; témoin d’une part vütorü, jeterü, kotorü ,
de l’autre obïstï, type renouvelé par l’addition de -ïnjï
dans le dérivé v. si. domastïnjï «de la maison». Le grec n’y
participe pas ; *-tyo- n’y montre qu’un faible développement
et seulement dans des adverbes de position spatiale. C.’est
par rapport à cette situation que le hittite se caractérise :
il n’a qu’un dérivé en *-ero-, c’est kattera-, mais trois en
-*tya- (-zzi) qui, avec kattera-, forment un ensemble symé-
trique. Il est clair que -zzi- est en hittite le successeur de
*-ero- dont il recueille la valeur propre. On peut en conclure
que i.e. *-lyo- n’avait pas encore acquis la fonction spéci-
fique de skr. nitya-, etc., et que le hittite reflète ici un état
antérieur à celui des autres langues.
La formation de luzzi
Le domaine de la suffixation nominale est un de ceux
qui, en hittite, ont la physionomie la plus originale. On y
trouve d’une part des archaïsmes à peine connus ailleurs et
qui constituent en hittite des classes fournies, notamment
les noms en -r/n avec les séries -tar, -war, -sar, développements
de grande portée et qui intéressent aussi les formes nominales
du verbe. D’autre part, on constate l’absence à peu près
complète des suffixes les plus notables de genre animé repré-
sentés largement dans les autres langues. Ce trait négatif
doit compter parmi les caractères distinctifs de la morpho-
logie hittite.
Nous avons signalé ailleurs déjà (p. 92, 122) que rien ne per-
met de croire à l’existence du suffixe d’abstraits -*ti- en hittite
Si l’on écarte luzzi- pour les raisons indiquées, il ne reste
que luzzi « corvée » à envisager. On a proposé d’y comparer
gr. Xécuç, lat. solutio, d’ailleurs avec réserve. Mais luzzi est
un neutre, et c’est déjà à nos yeux une objection majeure.
Comment le suffixe i.e. -*ti-, dont la caractéristique fonda-
mentale est de constituer une classe de genre animé, aurait-il
pu se muer en un suffixe de genre neutre ? Sturtevant, qui
reproduit ce rapprochement mais sous condition (« if this
etymology is correct ») suggère que le genre du mot hittite
106
HITTITE ET INDO-EUROPEEN
aurait changé « perhaps under the influence of nom. acc.
sa-ah-ha-an gén. sa-ah-ha-na-as, dat. sa-ah-ha-ni ‘ground-
rent’, the word with which it is frequently coupled in the
Law Gode ’. 1 L’argument est avancé sans conviction et ne
vaut guère. Outre que sahan paraît indiquer une notion
toute différente (« Lehensdienst » selon les traductions
récentes) de l’ordre de la « vassalité », on ne voit pas plus de
raison pour une extension du neutre à luzzi qu’il n’y en
aurait eu en sens inverse pour faire passer sahhan au genre
animé. La vérité est qu’il est impossible de démontrer la réalité
d’un suffixe -zi dans luzzi; et pas davantage celle d’un
thème lu-, La comparaison avec gr. Xôco, etc., peu satisfai-
sante quant au sens, a pour seul fondement l’hypothèse
d’un suffixe -zi dans luzzi « corvée, prestation de travail ».
On tourne en cercle. Il faudrait autre chose que ce fait
unique pour démontrer la survivance en hittite du suffixe
*-ti-, et la conversion de *-ti- au genre neutre. D’ailleurs
la terminologie hittite de l’organisation sociale ne présente
guère d’éléments connus dans le lexique indo-européen. Là
où nous pouvons remonter à un vocable indo-européen,
comme c’est le cas pour panku « communauté sociale », nous
constatons qu’il a pris en hittite une acception inconnue ailleurs
et que rien n’aurait fait prévoir. Dans le cas de luzzi, nous
n’opérons qu’avec une notion très particularisée déjà, celle
de « prestation de travail » ; trop particularisée même pour
orienter une recherche étymologique dès lors que la forme de
h. luzzi reste isolée en hittite et ne se prête pas à une
analyse morphologique. Le neutre luzzi ne peut donc rien
enseigner sur la préhistoire de la racine, et nous ne pouvons
non plus nous assurer qu’il contienne un suffixe -zi. On doit
conclure que le suffixe indo-européen Mi- n’a aucun repré-
sentant certain en hittite. Il est alors vain de spéculer sur le
changement de genre que *-ti- aurait pu subir.
1. Comp. Gramm. 2 , § 105.
CHAPITRE VII
COMPARAISONS LEXICALES
1. La comparaison étymologique est malaisée quand le
thème se réduit à une voyelle, mais on peut surmonter cette
difficulté initiale si les concordances sont probantes. On a en
hittite un thème verbal â- « être chaud », participe ant-
« chauffé, chaud ». Le sens est heureusement assez précis
pour que le même thème puisse se retrouver ailleurs. Nous
le voyons en deux autres langues. Il y a en sanskrit, comme
mots de lexique, antî-, antikci- « foyer, four », sans étymologie,
qui coïncide avec la formation du participe hittite ant-. Il y
a, surtout, en v. irlandais, le féminin âith «fourneau, four»,
de *âti- 1 , qui peut maintenant s’expliquer comme l’abstrait
en -ti- de *â-, litt. « chauffement ».
2. Une autre correspondance notable peut être indiquée
entre le hittite et l’irlandais. Dans le texte hittite de Kikkuli,
allaniya- signifie très probablement « suer » ; c’est la traduc-
tion admise partout. Comme présent dénominatif, hitt.
allaniya- suppose une forme nominale que nous retrouvons
dans v. irl. allas «sueur», et nulle part ailleurs 2 . Rappelons
en outre hitt. nahh- « craindre, révérer », nahsariya- « crain-
dre » qui a été comparé par H. Pedersen à v. irl. nàr « timide,
craintif » (*nâs-ro- ).
3. Hitt. akkala- « sillon » est un des rares termes d’agricul-
ture dont le sens soit assuré. C’est aussi un terme dont nous
pouvons établir la parenté indo-européenne, en y comparant
hom. oygoç « sillon ». Nous ramenons oygo ç à un radical èx-,
avec la sonorisation intervenue dans 7tXéy goc de tcàéxw, Ssïyga
1. Irl. ailh a été rapproché de av. Star «feu», arm. ayrem 'brûler’, d’une
manière peu convaincante, cf. Vendryes, Lexique étymologique, A-54.
2. Je vois maintenant chez Vendryes, Lexique étymologique de l’irlandais
ancien, A-62, que le rapprochement a été fait par H. Pedersen, Féilsgrtbhinn
Mac Neill, p. 142 (article que je ne connais pas).
108
HITTITE ET INDO-EUROPEEN
de Ssixvopu, etc. On a donc hitt. akk- : gr. ôx-, avec suffixations
distinctes. Pour l’instant il est préférable de limiter ce rappro-
chement aux deux langues, et de laisser à l’écart lat. occa
« herse », lit. ekëli « herser ». « Tracer un sillon » et « herser »
sont deux opérations distinctes, qu’il n’y a pas de raison
a priori de confondre sous une même dénomination. D’ailleurs
la répartition dialectale n’est pas la même : les langues qui
ont « herser » n’ont pas « sillon » et inversement.
4. Le neutre âra désigne une notion simple et fondamentale
de la morale religieuse : « le bien », ce qui est conforme à la
norme éthique ; âra es- « être convenable, approprié ». Pour
la notion contraire, on dit, en phrase prédicative, ul âra
« ce n’est pas bien ». On emploie même ul âra comme expres-
sion nominale « ce qui n’est pas bien, ce qui contrevient à la
norme ». On ne se trompera sans doute pas en voyant dans
âra-, pour l’importance de la notion qu’il couvre, un terme
essentiel, un de ceux qui doivent appartenir au fonds ancien
du lexique. La graphie semble indiquer ici un à- long, mais
la quantité ne fait pas obstacle au principe d’une comparaison.
De fait, ara- doit être hérité. Nous le comparons à l’indo-
iranien ara-, auquel il répond sous tous les rapports. Cette
correspondance nous restitue même plus que ce qu’elle
implique d’abord.
En indo-iranien, ara- montre les caractères formels d’un
terme archaïque. Il n’existe qu’en composition, dans véd.
arâmali- auquel répond gàth. ârmati- à lire en quatre syllabes
d’après le mètre, ce que confirme l’emprunt arménien span-
daramei < spantâ aramati-. Le sens littéral de ara-mati
« pensée correcte » est assuré en védique comme en avestique,
où aramati est devenu le nom d’une divinité personnifiant
la piété soumise. Le rôle d’Aramati dans la mythologie
iranienne est souligné par le nom du concept et de la figuration
contraires : gàth. tarü.mati-, av. larô.mati - «pensée adverse,
incorrecte ». Nous ne pouvons suivre ici le grand procès de
personnification qui a mis aramati au rang des divinités,
parmi les entités zoroastriennes dites Amasa Sponta. Il suffit
à montrer la formation ancienne de ara-mati, qui signifie
bien « pensée conforme, correcte ». Ainsi i. ir. ara- couvre la
même notion que hittite ara 1 .
1. Il y a en hittite une divinité Ara qui pourrait être la divinisation du
concept ara (Otten, Tolenriluale, p. 99 et n. 2).
COMPARAISONS LEXICALES
109
Un autre exemple est av. rapiOwâ-, où ara- se laisse iden-
tifier sûrement, malgré l’aphérèse curieuse en ra-, car le sens
de rapiQwâ- «midi» suffirait à établir l’analyse (a)ra-piBwà-
« (moment de la) nourriture appropriée ; temps propre au
repas ». En face de rapiOwâ- avestique, continué dans
plusieurs dialectes de l’iranien moyen et moderne 1 , la forme
gâthique est arâm.piOwâ , dans la séquence décisive usi
arâm.piOwâ xsapàcâ «aube, midi et nuit» (Y. 44.5). Le
premier membre ( a)ra - a été remplacé ou explicité par la
forme adverbiale aram « d’une manière correcte, convenable »,
qui entre aussi dans les composés aram.mati-, -uxti-, -varasti
« pensée (parole, action) correcte ». L’adverbe aram aussi est
indo-iranien, comme la construction prédicative avec man-
(cf. vécl. ard-manas et gàth. aram man-), ainsi que la liaison
de aram avec le datif 2 . Tout confirme donc à la fois l’ancien-
neté de la formation ara- aram en indo-iranien et la corres-
pondance avec hittite ara. Le groupement du hittite avec
l’indo-iranien signale un archaïsme indo-européen. Même en
indo-iranien ara- n’est plus qu’une survivance. Nous avons
ici un des plus anciens dérivés de la racine ar- (véd. rla-, etc.).
Le problème est susceptible de prendre une extension plus
grande encore si l’on inclut dans cet examen l’homophone
hittite L1 - J ara- « ami, compagnon ». La différence de quantité
indique probablement une relation étymologique ancienne
et la différence de genre va avec la nature de la notion : dans
h ^ara-, la notion se rapporte à un homme. Mais les deux ara-
ne sont pas inconciliables.
Ce qui aide à préciser cette relation, est l’emploi caracté-
ristique de L ®ara- dans la locution aras aran pour « l’un
l’autre ; l’une l’autre ». Nous en trouvons le parallèle en slave
dans v. si. drugü « «pEXoç » et l’expression drugü druga
« àXXr]Xouç » ; russe drug « ami » : drug drüga « l’un l’autre »,
tchèque druh drulia. Le passage à la fonction de réciprocité,
pour hitt. ara- comme pour si. drug, tient à ce que ‘ami’ joue
comme terme interchangeable, « camarade, compagnon », ce
qui rend compte aussi de russe drugoj « deuxième, autre ».
On peut alors imaginer que h. ara- « compagnon » signifie
proprement « qui s’ajuste, qui s’adapte » ; le rapport est par
là établi avec le neutre ara désignant la « convenance »,
1. Voir le détail dans BSL, 51 (1955), p. 34.
2. Cf. Delbrück, Altind. Syntax, p. 146, auquel Bartholomae renvoie déjà.
110
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
l’« appropriation » comme norme morale et religieuse, ce
qui est en somme l’équivalent formel et notionnel de véd.
pfa-. D’un côté ara, de l’autre ^ara-, distingués par le genre,
à peu près comme l’abstrait fr. (la) garde « action de garder »
en face de (le) garde «celui qui garde» : c’est-à-dire d’un
côté ara n. « état de ce qui est adapté > conformité,
justice », de l’autre L ^ara- « celui qui est adapté, conforme >
compagnon ; membre d’une paire », dérivant ensemble de *ar-.
Finalement il n’est pas difficile de voir que hitt. L ^ara-
« compagnon (réciproque) », dans cette interprétation, fournit
à son tour le maillon d’un nouveau rapprochement de grande
portée, avec le groupe indo-iranien, spécialement védique,
de ari-, ârya-. Chacun pourra élaborer une démonstration
dont nous nous contentons d’indiquer les jalons.
5. Il ne sera pas inutile d’éliminer des rapprochements illu-
soires, qui, reposant sur une simple ressemblance, ne font que
dissimuler les problèmes. Le mot hittite kutru- en donne un
bon exemple. C’est un terme juridique : kulru- signifie
«témoin». On y avait jadis comparé lat. quadru-, sous
prétexte d’une analogie de sens avec lat. testis pris comme
*tersti- « troisième ». H. Pedersen a fait justice de ces fan-
taisies 1 et on ne peut que l’approuver. Il reste seulement à
voir si ce qu’il a proposé à la place est acceptable. A hitt.
kutrus « témoin » il donne comme correspondant l’adjectif
lituanien gudrùs « habile, avisé », ce que plusieurs auteurs
ont admis sur l’autorité du nom de Pedersen 2 . Comment le
sens très spécifique du mot hittite se concilierait-il avec celui
de l’adjectif lituanien ? On doit à ce point de vue redoubler
d’exigences, puisque les critères de correspondance formelle
sont ici peu rigoureux ; les deux occlusives de la forme
hittite peuvent être également prises comme sourdes ou
comme sonores, ensemble ou séparément, ce qui fait au
moins quatre possibilités de reconstruction. Si l’on choisit
comme terme de comparaison une forme lituanienne,
encore faut-il l’établir au préalable dans ses cadres
propres. C’est ce qu’a fait, fort utilement, Y. Mazulis dans
un article récent qui, publié en russe dans un recueil
1. H. Pedersen, Archiv Oriental ni, V, p. 177 sq.
2. Cf. Friedrich, Heth. Wb., s.v. ; Sturtevant, Compar. Grarnrn. 2 , § 80 ;
Kronasser, Vergl. Laut- und Fonnenlehre, § 77.
COMPARAISONS LEXICALES
111
collectif 1 , risquerait d’échapper à l’attention. En lituanien
gudrùs est une forme secondaire de l’adjectif gùdras ; on ne
peut donc pas faire de gudrùs un dérivé ancien. Et l’adjectif
gùdras « habile, expert, rusé » se rattache lui-même aux
présents lit. gùsti « s’habituer, acquérir expérience », gùdinti
« habituer, former à ». Ce sont là quelques-unes des formes
d’une grande famille étymologique (lit. gduli « gagner »,
av. günaoiti « procurer », etc.) qu’on trouvera analysée dans
le Dictionnaire de E. Fraenkel 2 3 , et où les adjectifs ici consi-
dérés, gùdras et gudrùs, trouvent place dans des classes de
dérivation bien établies. On voit ainsi disparaître toute
relation possible entre hitt. kutru- « témoin », et lit. gùdras,
gudrùs « habile, expert ». Il faudra abandonner ce rappro-
chement et laisser à hitt. kutru - la chance d’une meilleure
étymologie.
6. Le rapprochement admis partout comme une évidence
entre hitt. mekki- et le groupe de gr. piyaç, devient suspect
dès qu’on observe qu’il prête à deux objections : 1° la graphie
constante -kk- rend improbable a priori la restitution par
une sonore * g ou * gh de la consonne hittite ; 2° le sens de
l’adjectif mekki- et de l’ensemble de ses dérivés le sépare
entièrement de gr. piyocç.
Nous insisterons sur le deuxième point, qui demande une
justification par des exemples. On s’accorde une grande, une
trop grande latitude en introduisant dans le sens de h. mekki
la notion de « grandeur », qui en est absente ; mekki-
signifîe toujours et seulement « nombreux » : nu kururi-
HI A kuit meggaga nininkan esta « les ennemis qui s’étaient
soulevés en grand nombre», var. kururi m ~ A mekki niniktat ;
— lugmawa dumu me ^-Ka! meiggaus memiskanzi « tes fils
sont réputés nombreux » ; numukan saru kuit namra gud
udu mekki makkessan esta « comme à moi alors le butin en
hommes, bœufs, moutons était beaucoup trop nombreux » s
(de makkes- «devenir nombreux») ; aussi sal-ku-mes--§{7 . . .
mekkaes asanzi « elle a de nombreuses sœurs » 4 , etc. Cf. encore
le causatif maknu- « multiplier ».
1. V. Mazulis, Rakstu Krüjums veltîjums Dr. J. Endzelînam (Festschrift
J. Endzelin), Riga, 1959, p. 173 sqq.
2. Lit. Etym. Wb., p. 141, où d’ailleurs hitt. kutru- n’est pas cité.
3. Gôtze, Annalen des Mursilis, pp. 154, 160 ; Hallusilis, p. 69.
4. Friedrich, Staatsverlràge, II, p. 124.
8
112
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
Ainsi rétabli dans sa forme et son sens authentiques, hitt.
mekki- se prête à un rapprochement avec tokharien A mâk ,
kuc. mâke « nombreux ; beaucoup ».
Rappelons que tokh. â peut représenter soit *a comme dans
ârki « blanc », soit *o comme dans kuc. âista pl. « os », hitt.
hastai-, gr. ôutsov.
Dans son emploi, mâk (mâke) est adjectif et adverbe :
A ces mâk wrasan wenâr « ces nombreux êtres parlèrent » ;
naktan iïàktennan mâk « de nombreux dieux (et) déesses s 1 ;
kuc. nraine lanmastar mâka lykwarwa mâka cmela mâika
Ikassam laklenta « il (re)naît de nombreuses fois en enfer ;
il voit beaucoup de naissances, beaucoup de souffrances » 2 .
Ce sens recouvre exactement celui de hitt. mekki-. On peut
donc poser un thème *mek- (*mok-) «nombreux», distinct
de *meg(h)~ «grand», et qui jusqu’ici repose sur l’accord
du hittite et du tokharien.
7. Quand on a trouvé en hittite lâya- « voler », tâyazil « vol »
— et le sens en a été fixé dès le début de la recherche par Hroznÿ
— il n’y a eu, en apparence, qu’une forme de plus dans un
groupe étymologique bien attesté déjà, celui de skr. tâyu-
« voleur », etc. A y mieux regarder aujourd’hui, la forme
hittite amène à reviser entièrement le groupement des
données antérieurement connues. Il sera utile de commencer
par recenser ces données selon leur formation, car quand par
exemple H. Pedersen énonce 3 : « In der Bildung deckt sich
ta-a-i-e-iz-zi mit skr. stâyati », il allègue un présent skr.
stâyati qui n’existe pas ; on a seulement un dérivé nominal
v. stâyât-, et le trait caractéristique de tout ce groupe
étymologique est justement la prédominance des formes
nominales.
Les faits védiques ne sont pas unitaires ; l’initiale présente
t- et aussi st-, et le détail de la morphologie diffère, sans être
tout à fait inconciliable. On a d’une part tâyü-, de l’autre
stenâ-, steyd- et stâyü-, stâyât-. Jusqu’à récemment si- initial
se limitait à l’indien ; mais voici que dans le dialecte iranien
(saka) de Tumsliuq, assez voisin, mais distinct, du khotanais,
1. Nombreux exemples chez Sieg-Siegling-Schulze, Tochar. Gramm.,
§§ 113 b, 115.
2. Sieg-Siegling, Tochar. Sprachresle, I, 1949, p. 30, frgm. 17 a, 1. 8.
3. Hitlilisch, p. 136.
COMPARAISONS LEXICALES
113
une forme stena- « vol » apparaît, pareille à skr. stena-
« voleur b 1 . Ce thème nominal semble donc indo-iranien,
comme est indo-iranien par ailleurs le thème tâyu-. Mais
jusqu’à présent on ne connaît en iranien aucune formation
symétrique de véd. stdyu- stâyat-. Ce ne doit pas être un
hasard, car nulle part hors de l’indien — et le hittite vient
maintenant le confirmer — l’initiale t- de tâ(y)- ne comporte
un doublet en st-, On peut donc se demander si le groupe de
tâyu- et celui de stena- ne seraient pas originairement
distincts, quoique assez voisins par le sens pour avoir produit,
en indien seulement et d’une manière sporadique, les formes
de transition stâyü- (VS. XVI 21) stâydt- (AV. IV 16, 1 ;
VII 108, 1 ; var. tâyât-).
Il est à remarquer que le sens des deux formations ne
coïncide pas exactement. En védique le stenâ- et le tâyü-
évoquent des représentations différentes. Véd. stenâ- « voleur »
est associé à ripu- « fourbe, escroc » ( slenâm ydthd ripüm V
79, 9 ; stenâ. . . ripâvo V, 3, 11 ; cf. VI 51, 13), à vfka- « loup »
[sténo vâ ... vfko va II 28, 10 ; cf. X 127, 6), à tâskara-
« brigand » [slenâm raya ... tàskaram vâ VII 55, 3). Les
barrières n’arrêtent pas le stena (X 97, 10). Il est l’objet de
déprécations violentes ; le ripü stenâ steyakft doit disparaître
avec sa descendance (VII 104, 10-11) ; on sollicite contre lui
la protection des dieux : « que le stenâ n’ait pas pouvoir sur
nous ! », md na stenâ ïsata (II 42, 3 ; cf. VI 28, 7 ; VIII 67, 14).
Assez différente est l’image védique du tâyu-. Le trait
prédominant est qu’il est clandestin : pasvâ nâ tdyum guhâ
câtantam « s’échappant furtivement comme le tâyu avec le
bétail» (I 65, 1); pasulfpam na tâyûm «comme un tdyù
voleur de bétail » (VII 86, 5) ; padâm nâ tâyûr gühâ dadhânah
« toi, qui, tel un tâyù, caches ta trace » (V, 15, 5) ; àpa tyé
tâyâvo yathâ naksatrd yanty aktübhih « comme des tâyu, ces
constellations se dérobent avec les ténèbres» (I 50, 2). Un
autre caractère du tâyu est son agilité : les Maruts surprennent
par leur apparition soudaine, comme des tdyù (V 52, 12).
Parfois dans la comparaison avec le tâyù- il entre quelque
humour : le coursier qui remporte tous les prix est pour-
suivi par les cris de la foule, tel un tâyù qui vient de dérober
des vêtements, vastramâthim nâ tdyüm (IV 38, 5) ; «il se hâte
1. Bailey, BSOAS. XIII, 1950, p. 667.
114
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
sur la steppe, comme un débiteur (devenu) tâyü- », rnô nà
tâyùh (VI 12, 5 ; cf. X 34, 10). Partout dans le RV, le
tâyu- est un «larron», terme de comparaison pour évoquer,
même à l’occasion d’eulogies divines, un manège subrep-
tice, un cheminement clandestin et agile. Le tâyu- n’est
nulle part assimilé à un criminel, comme l’est le stenâ-.
Cette représentation du tâyû- se confirme et se précise dans
les faits avestiques. Ici tâyu- est clairement distingué de
hazahan- (hazahvan-), auquel il est associé plusieurs fois :
le tâyu opère furtivement, le hazahan- par violence ouverte.
Cela est dit en propres termes : âk& liazayuha anâkâsd tâyus
(N. 6 ; 63) « Quand quelqu’un prend le bien d’un autre, il
est hazahan- s’il le fait ouvertement, tâyu- si clandestin ».
Le dieu Rasnu frappe et détruit le mieux les deux catégories
de malfaiteurs : faynista nasista lâyûmca hazayuhanamca
(Yt XII 7-8). La gradation va de tâyu à hazahvan- puis à
gaôa « bandit » (Y. LXV 8) ou vdlirka « loup » (Y. IX 21). Le
même vol, suivant qu’il est accompli clandestinement ou
par violence, de nuit ou de jour, est rapporté à un tâyu
ou à un hazahvan (Vd. IV 1). Parfois le tâyu est immédia-
tement associé au « loup », vahrka, mais c’est pour envisager
le cas où l’un ou l’autre dérobe « sans qu’on le remarque » (a-
paitibusti) quelque élément de propriété (Vd. XIII 10,
40). Autrement le tâyu forme une classe assurément inférieure,
mais nullement maudite ni même réprouvée. On le voit dans
la curieuse hiérarchie descendante énoncée à propos du chien,
dans le Vidëvdât XIII 44 sqq. Le chien, nous dit-on, peut
selon le cas être assimilé à l’une des huit catégories d’indi-
vidus : respectivement prêtre, guerrier, cultivateur, valet,
tâyu -, puis disu - (terme obscur), prostituée, et enfant. Ainsi
le tâyu- vient après le valet, mais avant la prostituée. Ce
que le chien a en commun avec le tâyu- est qu’il aime
l’obscurité, qu’il circule la nuit, qu’il mange à l’aveuglette
et qu’il est peu sûr ( ibid ., 47).
Les traits de cette description coïncident bien entre les
textes védiques et avestiques. L’avestique apporte en plus
une détermination plus précise du problème formel et
sémantique ensemble. Outre tâyu-, nous avons un abstrait
tâya- « vol (par dérobade) », apparié à hazah- « violence »,
comme tâyu- l’est à hazahvan-. Le terme survit dans une
profession de foi : us gSus stuyê tâyâatcâ hazayhatcâ « je renonce
par serment à voler le bœuf, clandestinement ou par violence »
COMPARAISONS LEXICALES
115
(Y. XII 2) ; il y a aussi un adjectif tâya- « provenant d’un
vol » : tâyâsca . . . zaoQrâ « oblations dérobées » (P. 22). Mais
surtout nous avons dans les Gâthâs la forme d’adjectif taya-
signifiant « caché, secret », comme il ressort de l’opposition
avec âvïsyâ- «ouvert, explicite» dans Y. 31, 13 : yâ . . âvïsyâ
yâ vâ . . . tayâ « les choses ouvertes ou les choses secrètes ».
Ce taya-, que Andréas et Wackernagel veulent corriger en
tâya- 1 , nous conserve la forme qui, en indien, a reçu l’initiale
st- de slenà- et apparaît comme stâyât « moving stealthily »
(Bloomfield AY. IV 16, 1).
Si la quantité radicale ne peut être présumée certainement
d’après ce fait unique — taya- est possible en théorie, tâya-
mieux appuyé par les autres données — , la clarté de l’emploi
gâthique ne laisse rien à désirer : il s’agit des propos tenus
ouvertement (âvïsyâ) ou «en secret» (tayâ), non du «vol»
comme acte délictueux. C’est la preuve que la notion de
« vol » dans le nom d’agent tâyu- « voleur », n’est qu’une
spécialisation de celle de « conduite clandestine ». Nous
remontons ainsi à la préhistoire de cette notion.
Le vieux-perse a peut-être connu ce terme, mais on ne
saurait l’affirmer. Il y a un terme en araméen, dans les papyri
égyptiens du V e siècle, typt (aram. bihl. tpt-) désignant un
fonctionnaire de police ; la vocalisation et le sens de ly- ne
peuvent être établis. En moyen-iranien, tâyu- est représenté
à l’Est : sogd. l’y- « voleur », abstrait t’y’wny « vol », adv.
ë’wn... t’y’yck’ « à l’insu, à la dérobée » ; khwàrizmien tâh-
« voleur » (de tâyu-) 2 , khot. ttâs’e plur. «voleurs». De bonne
heure ce terme a été remplacé à l’Ouest, en pehlevi et en
persan, par duçd qui s’est généralisé dans les dialectes
modernes. Il faut écarter le rapprochement de tây- avec
pers. sitâdan, qui repose sur un thème stan -, comme déjà
Hübschmann l’avait vu.
La seule considération des faits indo-iraniens permet déjà
d’en retrouver le point de départ. Ce sont à l’origine des
formations seulement nominales : tâya- et tâyu-, à analyser
comme suffixations en -ya-, -yu- d’une racine tâ-, comme v.
pâyü- : pâ- 3 . Ces formes dénotent, en tant que nom abstrait
1. Golt. Nachr. 1911, p. 10.
2. Henning, Zeki Velidi Togan'a Armagan, Istanbul, 1955, p. 432.
3. Autres exemples chez Wackernagel-Debrunner, II, 2, § 287 b.
116
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
et nom d’agent, un procès secret, clandestin, notion qui se
restreint dans le sens de « vol ; voleur ».
Ce résultat est immédiatement utilisable pour la compa-
raison. La forme *td- de la racine est confirmée par le
dérivé *ldti- attesté à la fois en celtique dans v. irl. taid, taith
(( voleur » et dans v. si. tatï « xXstctt)? », russe lat'. Le slave a
en outre nombre de dérivés en -ye- issus d’un *tâyo- nominal,
dans l’adverbe v. si. taji « XàOpa, Iv xpwmp », tajïtia « (xu<re"y)pi.ov »,
russe taj « en secret », d’où le présent causatif v. si. tajg
tajiti « xpÛ7TTco », russe tajit « cacher ». En slave aussi « cacher »
et « dérober » s’associent étroitement.
Il reste à considérer les faits grecs. Dans le présent T 7 )T<xogai
on a un dénominatif de « besoin » (Hes.), qui représente
à son tour un abstrait *td-td-. Le sens est « frustration » ;
T7)T<xo[xai, signifie en effet « souffrir de frustration », c’est-à-
dire « être privé de ce qui a été dérobé » ; cf. Soph. El. 265
où T7]Tàa6 xi s’oppose à Xaêsïv, et encore Œd. Col. 1200 t»v
aüv àSépxTCùv ôggiXTCov T/jTcagevoç ; ibid. 1618 toüSs TocvSpèç...
o5 T/jTcogevai. On rapporte aussi à la même famille étymolo-
gique l’adjectif hom. T7)ij(noç qui est à expliquer à partir
d’un adverbe *tt jü = *tdyu-. Le sens en est un peu dévié :
« décevant, trompeur », à peu près comme dans lat. frustra,
frustrare où les idées de tromperie et de privation se mêlent.
A embrasser l’ensemble de ces correspondances, on mesure
mieux l’archaïsme de la formation hittite, à laquelle nous
revenons maintenant. Le hittite est la seule langue où la racine
*tâ- fournit un présent primaire en -ye-, dans ta-a-i-e-iz-zi
< *tàyeti, d’où dérive l’abstrait tdyazel « vol ». On n’a pas
jusqu’ici en hittite de correspondant à la forme nominale en
-u-, i. ir. tâyu-, etc. Le thème verbal qui n’a laissé dans les
autres langues que des dérivés nominaux comme *td-li-,
*td-tâ-, est encore vivant en hittite, où il produit en outre
un dérivé en -zel, à l’inverse de ce qui apparaît en slave où
le présent tajiti est d’origine nominale.
En outre on saisit encore en hittite la transition du sens
de « cacher » à celui de « voler ». Il y a d’autres expressions
pour « cacher », ainsi sauna- ; ou pour « en cachette, secrète-
ment », notamment duddumili, munnanda , quand on veut
dire «(agir) à l’insu de quelqu’un » ou « (tuer quelqu’un) secrè-
tement ». La valeur propre à tdya- ressort d’un emploi comme
celui-ci, qui est tiré des instructions adressées aux fonction-
naires des temples : « (si vous ne déclarez que la moitié de
COMPARAISONS LEXICALES
117
la récolte faite sur un champ appartenant au dieu, c’est un
péché) ; nankân uk xj-SI imma tâitteni UL-ankân dingir-
LIM-n[i ] tâyatteni « (car) vous le dissimulerez certes à un
homme ; mais vous ne le dissimulerez pas à un dieu » x . Ici
tâya- « dissimuler » équivaut à sanna- « taire, cacher » (« si vous
déclarez la moitié, mais si vous cachez [anda sannatteni ]
l’autre moitié) », mais en même temps, dans ce contexte,
tâya- veut dire « dérober », et c’est ainsi que le verbe est de
bonne heure devenu en hittite un terme juridique, indiquant
un délit qu’il fallait nommer et définir exactement. La plupart
des exemples du verbe tâya- et de son dérivé tâyazel se
rencontrent dans le Code hittite, et ce n’est pas là un hasard ;
les formules abondent du genre de : lakku GÛD kuiski tâizzi ...
« si quelqu’un vole un bœuf, etc. » (cf. §§ 19 , 57 - 59 , 63 - 70 ,
73 , 81 - 83 , 91 - 97 , 101 sqq.) ; le verbe s’applique à toutes
sortes d’objets : esclaves, animaux, oiseaux, arbres, ustensiles
divers. Nous avons ici une des spécialisations les plus
anciennes, dans l’ordre juridique, d’un vocable indo-européen,
pour désigner le vol par dissimulation ou soustraction. Sur les
autres domaines linguistiques cette notion emprunte des
expressions variées, secondaires et en général d’extension
limitée. Seul l’iranien ancien a spécialisé de la même manière
le dérivé nominal tâyu- « voleur », mais par un procès indépen-
dant et plus récent.
8. L’adjectif te-pu-n petit, négligeable», cf. tepnu- «rapetisser,
humilier » (cf . p. 25 ), tepawes- « devenir petit, se raccourcir », a été
l’objet de rapprochements qui ne sont exacts qu’en partie,
et qui doivent être criblés. Sturtevant y compare skr. dabhra-
« petit », dabhnoli « tromper », gr. <xts[a6m « léser ». Pedersen
reprend skr. dabhra- et dabhnoti et y ajoute skr. a-dbhu-ta-
« wunderbar ». Tout cela a passé sans discussion dans le
dictionnaire étymologique du sanskrit. Mais ce sont des
données inconciliables entre elles. Écartons du débat gr.
àTÉirSco dont le rapprochement fait déjà difficulté pour la
forme. A se borner aux faits indiens, on ne peut considérer
comme démontrée la relation interne entre dabhnoti et
dabhra-. Dans dabh- qui est indo-iranien (av. dab-), la notion
est celle de « frustrer, endommager » ; entre autres dérivés
1. Ed. Sturtevant, JAOS, 54, p. 363 sq. = Hittite Clirestomathy, p. 163
(4.21-22).
118
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
il faut lui attribuer a-dbhuta- proprement « intrompable » ;
même formation en -u- en iranien dans gâth. ctebav- « duper »,
â-ddbaoman- « tromperie, égarement ». Mais l’adjectif dabhra-
qui on le notera, n’a pas de contrepartie iranienne, est
étranger au sens de dabh- et ne peut y être ramené sans
artifice. Il signifie « petit, peu nombreux » et s’oppose à
bhüri- « grand, abondant, nombreux », à bhüyas-, à bahü.
Il est facile de voir que la notion de ‘dommage’ ou de ‘trom-
perie’ en est complètement absente :
bhuridâ bhüri dehi no mâ dabhrâm bhüry â bhara « ô toi
qui donnes beaucoup, donne-nous beaucoup ; non peu
(dabhrâm), apporte beaucoup ! » (RV. IV 32, 20) ; dabhrâm
cid dhi tvâvatah krtâm srnvé adhi ksâmi « même une petite
action de toi est célébrée sur terre » (VIII 45, 32) ; dablirébhis
cit sâmrtci hansi bhûyasah « dans la bataille, même avec peu
(d’hommes) tu en frappes beaucoup » (I 31, 6, cf. IV 32, 3) ;
dabhrâm pâsyadbhyâ urviyâ vicâksa usa « l’aurore (a incité)
ceux qui voient petit à une vue large » (I 1 13, 5) ; àsi dabhràsya
cid vi’dhah « tu es l’accroisseur même des peu nombreux (ou
du petit) » (I 81, 2) ; mâ me dabhrâni manyathah «ne crois
pas que j’ai peu de (poils) ! » (I 126, 7) ; nâ tâm jinanti bahâvo
nâ dablirâ « ni beaucoup ni peu (d’hommes) ne peuvent le
soumettre » (IV 25, 5) ; dabhrébhir anyàh prâ vrnoli bhûyasah
«l’autre, avec peu (d’hommes), en repousse beaucoup»
(VII 82, 6) ; yô dabhrébhir hâvyo yaé ca bhûribhih « celui que
peu et celui que beaucoup doivent invoquer » (X 38, 4) ;
ripü stenâ steyakfd dabhrâm etu (X 104, 10) « que le fourbe,
le voleur, celui qui commet le vol, qu’il aille disparaissant »
(litt. « à l’amoindrissement »).
Voilà tous les exemples de dabhrâ- pour le Rg Veda ;
aucun ne laisse apparaître de relation avec dabh- « tromper,
frustrer ». Seule est à retenir la notion de « petit, peu nom-
breux », généralement dans l’acception la plus concrète. Nous
conclurons qu’il faut séparer dabhrâ- de dabh- et reconnaître
ici deux thèmes distincts. Il n’est probablement pas fortuit que
l’iranien, qui a le correspondant de dabh-, ne connaisse pas
pas dabhra- ; la distribution dialectale de l’adjectif dabhrâ-
ne coïncide donc pas avec celle du verbe dabh-. On voit
maintenant un second indice de l’absence de toute relation
entre dabhrâ- et dabh- dans le fait que le hittite qui n’a pas
de correspondant étymologique de skr. dabh-, en fournit un
pour dabhrâ- et avec le même sens; c’est tepu-. Les conditions
COMPARAISONS LEXICALES
119
de la graphie suggèrent déjà que te-pu- a pour deuxième
syllabe -bu- plutôt que -pu-; une lecture debu- a donc
grande probabilité. Pour la morphologie, la relation de
hittite debu- à skr. dabhra- sera celle, bien établie, d’av.
nasu- à gr. vsxpoç, de v. rjû- à rjrâ-, etc. Or h. te-pu- signifie
aussi « petit, peu nombreux ». La correspondance des formes
s’accorde avec la distribution dialectale. Le hittite seul a
un adjectif comparable à skr. dabhrâ- et qui s’emploie pour
les mêmes notions, même dans le présent tepawes- : « ma
parole s’amoindrit, devint rare (tepawesta) ». Comme on a
vu que en indien dabhrâ- n’a pas de rapport avec dabh-
« tromper », il n’y a pas lieu d’être surpris que les langues
qui ont l’un, n’aient pas nécessairement l’autre.
9. Le verbe hittite tar- est traduit «dire ; nommer». On voit,
au participe tarant- « dit ; promis ; engagé », que le sens de
tar- a dû être plus spécifique, il doit indiquer un type d’énon-
ciation particulière, comportant engagement. Dans le Code,
tarant- se dit de la « (jeune fille) promise ».
Nous nous proposons de montrer que ce verbe se rattache
étymologiquement à un ensemble de formes grecques qui
peuvent se grouper autour du présent xopÉco. Mais les données
doivent d’abord être précisées en grec même ; cet examen
préliminaire, on le verra, est indispensable pour rétablir les
formes grecques dans leur sens exact et dans leurs relations.
Nous commençons donc par les étudier pour elles-mêmes.
Le présent Topéw est, selon l’avis de tous les dictionnaires,
affecté de deux sens : « percer » (Hom.) et par métaphore
« proclamer d’une voix perçante, proclaim in shrill piercing
tones » (Liddell-Scott-Jones). Cette définition double vaut
aussi pour l’adjectif xop6ç : « piercing, thrilling » (non attesté)
et aussi « clear, distinct, plain » (LSJ). Il est évident que cette
filiation de sens a été posée en fonction d’un rapprochement
entre xopécù Topoç Topwç et la famille de xspsxpov xopeôco, etc.,
admis aussi par les étymologistes (Boisacq 976, 977).
Dès qu’on le vérifie dans le détail des emplois, un pareil
rapprochement se révèle impossible. Il suffit de parcourir les
exemples pour discerner la confusion qui se perpétue dans la
lexicographie de ces mots au nom d’une fausse étymologie.
Disons d’emblée que l’article xopsco des dictionnaires contient
deux verbes distincts, qui n’ont entre eux de rapport d’aucune
sorte et qu’il faut absolument séparer.
120
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
Il y a bien un présent homérique Topsco, avec ou sans pré-
verbe, dont le sens est « percer ». L’emploi ne prête pas au
doute, et l’acception, toute matérielle, ne varie pas : oùS’
sirops ÇcocrTÎjpa « il ne put percer (de sa lance) le ceinturon »
(A 236) ; 7CUXWOV Sofxov avriTop-Zicraç « ayant fait brèche dans
le palais » (K 267) ; piyav Souov àvTiTopy]cjMv (h. Herm. 178) ;
àvTITOpOÜVTOC §6[AOl>Ç [U) 1(1. 283) | 7.ÎÛ'/ ECÔTOpyrrEV (ibid., 42) J
Si’ aîcovaç TSTopTjaaç «transperçant la moelle» ( ibid ., 119).
Ce présent Topéco «percer» se range dans le groupe de Tslpco,
TspsTpov, lat. lerebra, etc.
Tout différent est le vopsco qu’on a accoutumé de traduire
« clamer d’une voix perçante ». A vrai dire les formes de ce
verbe sont si rares et peu assurées qu’il faut plutôt étudier
l’adjectif dont il dérive, vopo ç. Celui-ci signifierait « per-
çant, pénétrant », et vopôç, « d’une manière pénétrante »,
appliqué d’abord à la voix. Mais cette traduction dérive
d’une fausse étymologie. On a voulu accommoder Topo? au
sens de hom. Topsw, ce qui ne convient nullement : xop oc,
ne qualifie jamais quelque chose de « perçant » et n’est
jamais dit d’un cri, animal ou humain, ni d’un bruit. Il
signifie en réalité « clair, exact » pour qualifier un discours,
une prédiction, une explication.
En voici une liste d’emplois, qui est exhaustive pour
Eschyle et qui doit être à peu près complète pour la langue
ancienne. Nous avons rectifié chaque fois la traduction :
roptoç TauT Ïa0i «sache cela clairement» (Emped. 23, 11) ;
Topoïcnv èpu. 7 )v£'j<jiv — Épp. 7 )vscoç Topoo SsiaOa!, « un clair inter-
prète » (Esch. Ag. 616, 1062) ; Topov ayav ënoç « un trop
clair oracle » ( id . 1162) ; ropov ... « (l’avenir) se réalisera
clairement » (id. 253) ; oùx oîSsv oùSelç mot’ à 7 rayy£tXai Topwç
« personne n’est assez certain (de son sort) pour en parler
clairement » (id. 632) ; wç Topwç «ppàcrai « pour parler claire-
ment » (id. 1584); -5) Topwç Xéyco ; « parlé-je clairement?»
(id. 269); ’Ayapipivovoç yuvaixl t 77 )ti.alvw ropcoç «je l’annonce
clairement (et non « à grands cris » Mazon) à la femme
d’Agamemnon » (id. 26); Topoç ... ovsipégavTiç «le clair
prophète des songes» (Choeph. 32) 1 ; 9 -yjpL-qç Û 9 ’ îjç vjyysiXav
ol Çévoi. Topwç « ce qu’annoncent clairement ces étrangers »
1. Tel est le texte de l’éd. Budé. Je ne sais quelle est la validité philologique
de la citation t opàç çôooç « thrilling fear » donnée par Lidd. Sc. sous la même
référence ( Choeph . 32).
COMPARAISONS LEXICALES
121
(ici. 741 ) ; Topwç XéyoïKjat, « en disant clairement » (Suppl. 196 ) ;
Ppxyùç Topoç 6’ ô [xü6oç «mon discours sera bref et clair» (id. 274 ) ;
izçénzi xY)pux* à7cayyéXXeiv TTopcoç sxoKTToc « il faut qu’un héraut
rende compte clairement de tout» (id. 931 ); oï<70x cr/i^vai
Topwç ; « peux-tu le dire clairement ? » (Pers. 479 ) ; àXXx goi
-ropwç Tsxpr/jpov « révèle-moi clairement » ( Prom . 604 ) ; XsÇco
Topwç aoi 7txv ôtcsp ypffcziç, fxaOsïv « je te dirai clairement tout
ce que tu désires apprendre » (id. 609 ) ; to Xoitov aXyoç
7tpoùl;s7tl<jTxa0ai Topâç « savoir d’avance clairement ce qui
reste à souffrir» (id. 699 ) ; gaxpoü Xéyou Ssï txut’ è— sEsXOsïv
T opûç « il me faudrait un long récit pour dire cela clairement »
(id. 870 ). — Sophocle n’emploie pas Topoç ni -ropox;. Chez
Euripide : tcotsp’ Ssottoivx txSs Topcoç èç oùç ysytoVYjooixsv
tcoow « révélerons-nous clairement aux oreilles de ma maîtresse
ces choses sur son mari ? » (Ion 696 ). En attique, l’emploi,
rare d’ailleurs, se modifie un peu dans des liaisons nouvelles :
Topoç est dit de la « clarté » des décisions, indice de caractère :
là Tooaü'ra toxvtoc Topâç xxî o Estoc; Sixxovsïv « il sait s’acquitter
de ces tâches avec netteté et vivacité » (Plat., Théét. 175 e) ;
tov TopaiTocTov tov eîpÉvwv « (on choisit pour commander aux
enfants) le plus net (= décidé) d’entre eux » (Xen., Lac. II 11).
On peut mieux apprécier maintenant l’unique exemple
certain du présent dénominatif Topéco. Il est chez Aristophane :
U7co tou Aïop àp.aXSuvOvjo’opLai | si gY) TSTOpYjcrco xxi, Xax’/jaogat,
« Zeus m’anéantira si je ne le proclame pas clairement et
d’une voix éclatante» (Pax 381 ). La traduction «proclaim
in shrill piercing tones » (LSJ) est inexacte. Nous avons ici
la garantie du scholiaste qui rend TSTopyjcrco par xx tzLtzg> et qui
ajoute : Topwç yàp axcpcüç xxî àxptëtoç ' sra-r/jSsç Ss Tpxyixxtç
Xé^scnv è/p^cfXTO tw TSTOpYjcrco xxl Xxxvjo'opLxi,. En effet le poète
emploie ici des termes « tragiques » dans leur sens propre :
TSTopYjoco vise la clarté de l’énoncé, XaxYjaopxi, le mode de
diction propre aux hérauts (Eur. IT 461 ) ou aux oracles
(Soph., Trach. 824 ; Ar., PL 39 ). La liaison même des deux
verbes doit faire restituer à TSTopYjaw le sens de « proclamer
clairement », en conformité avec celui de Topoç.
Un second exemple, chez Aristophane aussi, impliquerait
cette fois un présent toosuco au sens de « sing a piercing strain »
(LSJ), mais le texte n’est même pas assuré : Topsus tocoxv «8y)v
(Thesm. 986 ) ; Bentley a conjecturé Topvsus. Estienne le rend
« ropcàç Xéys « facio Topov, i.e. clarum et perspicuum. Glare et
perspicue explico ». Cet exemple douteux pourrait s’expliquer,
122
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
si le texte est sûr, par xopsiieiv « ciseler » ; il reste en tout cas
étranger à Topéw et n’a aucune relation avec Topoç.
Il apparaît donc qu’on doit reconnaître en grec deux
familles lexicales indûment confondues jusqu’ici. D’une part
Topéco « percer » dont les relations étymologiques, bien visibles,
ne nous retiendront pas.
De l’autre l’adjectif -ropôç (-coç) « clair », avec le présent
dénominatif — rare - — vopéco. C’est là une qualification du
discours, de la prédiction : Topoç pwOoç, vopov Itcoç, vopwç Xéysiv,
crif)[i.a[vsiv, ys ycoveiv, parfois sôSévai. On doit donc
restituer une racine *ter- (*tor-) non encore reconnue, avec
le sens de « définir clairement, prononcer avec exactitude ».
Le grec à lui seul en est un garant suffisant.
Mais le hittite le rejoint maintenant. On voit mieux à
présent la relation des termes grecs avec le verbe hittite tar-
if parler (avec autorité) ; promettre ; dénommer », qui supplée
en quelques-unes de ses formes le verbe différent te- 1 . Le
participe tarant- désigne la « promise » (en mariage) ». Ce n’est
donc pas simplement « dire » ; A. Gôtze voyait avec raison
dans tar- (tarsk-) « eine bestimmte, feierliche Art des Sagens :
« erklaren, verkünden» 2 . Outre tarsk-, on a un dérivé dans
tariya- et aussi tariyanu- « proclamer ; invoquer ». Les condi-
tions de l’emploi rapprochent hitt. tar- de gr. Topoç qui
qualifie généralement, comme on l’a vu, un discours touchant
l’avenir, annonce ou prédiction. Ce rapprochement s’étend
au baltique et au slave avec lit. lariù tafti « dire », v. pruss.
tarin acc. sg. « voix », auquel répond russe torotôrit' « bavar-
der », représentants plus tardifs, de sens moins bien défini,
néanmoins assurés. Ainsi le hittite seul conserve le verbe
primaire ; en grec il est attesté par un dérivé nominal Topoç,
en baltique par un présent en *-ye-. On ne peut douter de
l’antiquité de la forme hittite, dans un type d’expression qui
est appelé à se renouveler souvent et partout, mais que
l’usage de certaines formulations traditionnelles peut aussi
préserver du changement.
10. Hittite tuzzi(ya)- a depuis longtemps été rapproché du
groupe de lit. taulà « peuple, nation », got. piuda, v. isl. tùath
« peuple », osque touto « civitas ». C’est là une étymologie de
1. Sommer, Heth. alck. Bilingue, p. 192.
2. Madduwattas, p. 114.
COMPARAISONS LEXICALES
123
grande portée : le hittite conserverait donc une désignation de
caractère social en commun avec l’indo-européen occidental.
A la fois l’âge et la répartition dialectale du terme devraient
être alors reportés beaucoup plus haut. Les dictionnaires éty-
mologiques enseignent déjà ce rapprochement, qui est certai-
nement tentant. Mais à l’examen de sérieuses difficultés
apparaissent, qu’il faut mettre en lumière.
Ce qui fait le prix du terme *teutâ représenté dans les
langues occidentales est : 1° l’identité du suffixe *-tâ- dans
toutes les formes historiques ; 2° l’identité du dérivé spécifique
pour désigner le chef de la communauté : *teutano-, dans
got. piudans «roi», fém. illyrien Teutana «reine». Saussure
avait bien marqué l’importance de ce procédé de dérivation,
dans son cadre dialectal et pour le sens très spécifique qu’il
exprime 1 . Enfin on remarquera que *teutâ est un nom de la
totalité sociale, non celui d’une classe ou d’une fraction :
il couvre l’ensemble des membres de la communauté ethnique
et linguistique, le peuple et même le pays.
Quand on étudie hitt. tuzzi- par rapport à cette définition
de *teutâ-, on est frappé des différences qui vont s’approfon-
dissant à mesure qu’on l’analyse plus exactement. Pour la
phonétique, tuzzi- suppose *tuti-; le *tut-ti- posé avec
réserve chez Pokorny Wb. 1085 est fictif, et probablement
impossible ; une géminée se serait conservée. Ce thème * luti-
ne semble comporter aucune diphtongue radicale, d’après la
graphie constante tu-uz-zi-. Que peut représenter *tuti- dans
la morphologie hittite ? Est-ce un abstrait en -ti-7 Mais
il faudrait justifier ce suffixe. En indo-européen *-tâ- et * li-
ne permutent pas. En outre un trait important du hittite
est que le suffixe *-ti- d’abstraits y est inconnu. Le postuler
ici serait une pétition de principe, car l’existence d’une
racine *tu- ne peut davantage être établie. Or les suffixes
nominaux se caractérisent en hittite, même à l’état de sur-
vivances, par la clarté de la formation : par exemple
*-ter- des noms d’agents, quoique très faiblement représenté,
est indubitable. On ne peut donc isoler à coup sûr un
suffixe *-ti- dans tuzzi- ni un suffixe *-tyo- dans tuzziya.
C’est dire que tuzzi- reste inanalysable, et que déjà pour
la forme le rapprochement avec *teutâ- ne se laisse pas
démontrer.
1. Cours de linguistique générale a , p. 309.
■
124 HITTITE ET INDO-EUROPEEN
L’écart est plus grand encore pour le sens. De l’avis général,
tuzzi- signifie « armée ». C’est un terme exclusivement
militaire, qui n’a jamais aucune acception sociale. On sait
que, tout à l’inverse, *teulâ- dénomme en indo-européen
occidental le « peuple » entier, mais jamais le peuple en
armes, ni l’armée, non plus d’ailleurs qu’aucune fraction
particulière de la société. Étant donné l’antiquité du vo-
cable hittite, on devrait admettre que i. e. leutâ « peuple »
aurait d’abord signifié «armée», sens qui néanmoins n’au-
rait laissé nulle part de traces. Une pareille filiation his-
torique serait hautement improbable. Il y a plus. Nous
avons raisonné comme si hittite tuzzi- signifiait seulement
« armée » et comme si ce sens était à confronter avec celui
de i. e. * leutâ. C’est là une simplification abusive. En réalité
tuzzi- signifie non « armée », mais d’abord « camp », et il faut
mettre ‘camp’ en premier dans l’ordre des emplois. On en
a deux preuves internes. L’idéogramme de tuzzi- est karas
(écrit ki.kal.bad) «camp», qui a donné akkad. karâsu
« camp », et qui forme l’expression bàd karas « camp fortifié »
(avec bad « mur »). De plus le verbe dénominatif tuzziya-
signifie exclusivement «camper ». De fait tuzzi- comme «camp»
est bien attesté, ainsi dans la locution tuzziyus (ou karas
.ni. a) huittiya- «castra movere ». Le hittite permet donc
une reconstruction interne du sens. Il faut partir de tuzzi-
au sens de « camp », avec son présent dérivé tuzziya-
« camper » ; c’est par un développement secondaire que
tuzzi- veut dire aussi « armée ». Cette ligne d’évolution a des
parallèles en maintes langues : gr. < 7 TpaT 07 ts§ov « camp » est
pris aussi, dès Hérodote, comme «armée»; ail. Lager «camp »
a pour correspondant néerl. leger « armée » ; turc, urdu
« camp » veut dire aussi « armée avec ses équipages » (d’où
notre horde). Du reste fr. camp au sens d’armée est courant
au XVII e siècle. On voit le passage de «camp» à « armée
campée », puis « armée » ; mais non de « armée » à « camp ».
Ainsi pour une comparaison d’ordre étymologique, seul le
sens de « camp » est à retenir. Dès lors les possibilités de
rapprochement entre hitt. tuzzi- « camp » et i.e. *teutâ-
« peuple » deviennent si faibles qu’il vaut mieux ne plus
alléguer h. tuzzi- comme vestige d’une organisation sociale
de date indo-européenne. C’est dans le vocabulaire militaire
du hittite que tuzzi- doit être replacé, et ce vocabulaire
ne contient guère d’éléments indo-européens communs.
COMPARAISONS LEXICALES
125
11. Le sens de larku(wâi)- est maintenant établi comme
« danser » ; ou plus exactement, la « danse » pouvant com-
prendre des mouvements très variés, tarkufwâi )- doit signifier
d’abord « tournoyer, pivoter ». On le voit à l’emploi du
participe iarkuwant- pour « (un regard) égaré, (les yeux) qui
roulent », confirmant l’acception secondaire de tarkuwâi-
« se démener, tourner frénétiquement ». On peut alors com-
parer koutch. tàrk- « tourner, tordre », skr. tarkü- « fuseau »,
nis-tarkyà- « détordable », et probablement lat. torqueô, etc.
Le présent hittite a, selon les formes fléchies, un thème tarku-
(3 e sg. tarkuzi) ou un thème larkuwâ(i)- mais ce dernier
n’apparaît pas nettement ; l’infinitif tarkuwar, les formes
de 3 e pl. prés, tarkuwanzi, prêt, tarkuwêr peuvent se rattacher
aussi bien à larku-. Faute d’autres dérivés, on ne décidera
pas si tarku- représente / larku -/, formellement identique à
skr. tarku-, donc (à la rigueur) dénominatif, ou ltark w -l avec
vocalisation de l’élément labial devant consonne comme dans
nekuzzi, nekutat « il fait (fit) nuit ».
12. Un verbe up- «monter (à l’horizon) » énonce l’apparition
des astres au ciel : d utu-us upta « le soleil parut ». Une racine
pareille appartient certainement au fonds le plus ancien.
On n’aurait pas cru possible de démontrer, sans ce témoignage,
que les adverbes ou prépositions *upo, *uper indiquant le
mouvement « de bas en haut » se rattachent à une racine
verbale, de même que skr. liras-, lat. trâns, etc., à *ter-
«traverser» ou *peri *pro, etc., à *per- «franchir». Cependant,
comme la voyelle de *up(o)- n’a jamais d’alternants, le
verbe hittite up- est probablement issu d’une particule.
La classe des particules indo-européennes recèle probablement
d’autres vestiges ou amorces de racines disparues.
13. Hitt. wappiya- « aboyer » est encore sans étymologie.
Faut-il lui en chercher une par les voies traditionnelles ?
N’est-il pas évident que wappiya- est dérivé d’une onoma-
topée « wap » ? Les verbes de ce sens se ressemblent en
maintes langues, sans coïncider exactement. Ainsi français
japper est de même nature. Cela n’exclut pas pour hitt.
wappiya- un rapport possible avec des verbes désignant
ailleurs des cris ; par exemple v. si. vüpiti « füoav, xpàÇsiv »,
russe vopit' « vociférer, se lamenter », peut-être formé de
deux onomatopées *u-pi- conjointes, sans écarter lette
126
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
ùpêt « crier » (oiseaux de nuit). Il n’y a aussi qu’une différence
de sonorité, dans l’occlusive médiane, qui sépare liitt. wapp-
(pris comme [wap-]), de got. wopjan « çcovstv, ^oSv ». Mais tout
cela peut représenter des créations indépendantes et succes-
sives aussi bien qu’un modèle hérité.
14. Le terme obryza et la métallurgie de l’or 1
Dans le vocabulaire technique commun au grec et au
latin, le mot gr. oëpuÇot, lat. obrussa, n’est pas assez
attesté pour que les philologues y aient prêté grande attention.
Il n’obtient dans les dictionnaires que d’assez maigres notices 2
et n’y est guère commenté. En revanche les spécialistes,
rares il est vrai, de la métallurgie ancienne ont depuis
longtemps reconnu l’importance du terme : il désigne la
« coupellation », procédé qui servait à dégager l’or de son
minerai ou à en éprouver la pureté.
C’est seulement à l’or que le terme s’applique 3 . En grec
les formes sont assez tardives. On cite xpuaoü ppéÇï)ç (pour
ôëpéÇYjç avec élision de ô- après -ou) dans l’Edit de Dioclétien
sur les tarifs 4 , les dérivés ÔëpuÇo; dans les expressions /puaiov
ôëpuÇov, xpuaoü v6[Aiarp.a oêp(uÇov) (Pap. iv e -vi e s.) et oëpuÇtaxôç
(Pap. v e -vi e s.). Ces formes ont passé directement en latin
à basse époque à partir du iv e siècle et sont transcrites par
obryza (d’où obryzâtus) et obrÿziacus pour qualifier l’or
éprouvé et déclaré pur; cf. Cod. Théod. VI 13 auri obryza;
12. 6. 12 massa obryzae, etc., et d’autres exemples chez
Du Cange 5 . Mais obryza n’est en réalité qu’un rajeunisse-
ment savant du mot qui existait depuis des siècles en latin ;
1. Ces pages ont paru dans la Revue de Philologie, 1953, 122-126. Nous les
reproduisons avec diverses additions.
2. Il ne figure même pas dans le dictionnaire de Bailly !
3. La documentation est réunie dans les articles de E. Babelon, obryzum,
et de Ardaillon, melalla du Dict. des Anl. III, 1863 et IV, 141 ainsi que chez
Vittinghoff, RE, XVII 2, p. 1741. Pour le principal, il faut toujours recourir
à H. Blümner, Technologie, IV, p. 130 sq., résumé par le même auteur dans
l’art. Gold de RE, p. 1568-9. Cf. aussi M. Rosenberg, Gesch. der Goldschmiede-
kunsl, I, 1910, p. 25 sq.
4. Fragment d’Élatée édité d’abord par P. Paris, BCH, 1885, p. 237, 11. 35-36.
5. Plus tard encore, ce terme a passé en arabe où il prend la forme ibriz
« (or) pur », et de l’arabe au persan.
COMPARAISONS LEXICALES
127
il apparaît dans la langue classique sous la forme obrussa.
On le trouve déjà dans un emploi métaphorique chez Cicéron :
adhibenda tamquam obrussa ratio, quae mutari nonpotest {Brut.
258). Outre une définition chez Pline, qui sera citée plus loin,
nous le connaissons dans l’expression technique aurum ad
obrussam qui accompagne d’autres désignations spécifiques
chez Suétone (Ner. 44) : exegit... nummum asperum, argentum
pustulatum et aurum ad obrussam « il exigea des espèces
neuves, de l’argent pur 1 , de l’or éprouvé » ; on peut considérer
comme une variante reticulus aureus ex obrussa (Petr. 67).
Dans une acception imagée, les moralistes l’emploient au
sens d’« épreuve » : animi obrussa ; — argumenta ad obrussam
exigere (Sen., de clem., I, 1, 6 ; nal. quaest., IV, 5, 1 ;
epist., 13, 1).
Bien que gr. oêpuÇoc apparaisse sensiblement plus tard,
on ne saurait douter qu’il soit l’original de lat. obrussa.
La forme l’indique clairement : le -Ç- y est rendu par -ss-
comme dans les emprunts préclassiques : cf. fxâÇ(x> massa;
x(ùgàÇcû> comissor et les présents en -t^co > -isso 2 . C’est dire
que ÔêpuÇoc a été d’usage courant bien plus tôt qu’il n’est attes-
té. Si la tradition latine nous renseigne un peu mieux sur
le sens du mot, c’est pour la forme grecque seule que la
question d’origine se pose.
Cette origine est déclarée inconnue 3 . Il n’y a en effet
aucune forme comparable dans les autres langues indo-
européennes. Et comme oêpuÇoc dénote une opération métallur-
gique qui n’a pu être pratiquée que dans certaines régions,
c’est a priori un mot d’emprunt, dont la provenance reste à
déterminer.
Il faut commencer par préciser le sens du mot. La traduc-
tion donnée partout de oopuÇa et obrussa par « épreuve de
l’or » suffit certes à une interprétation globale, mais manque
de rigueur. On peut seulement alléguer qu’elle a Pline pour
1. L’expression technique argentum pustulatum, qui n’est pas signalée dans
les dictionnaires étymologiques, s’explique par Aristote, Probl. 936 B 25 :
l’argent mêlé au plomb ‘fait des bulles’ [s-xnoup'kotZ.zi) quand il est purifié au
feu : TTOieï 8è xca to àpyupiov Taûrè (sc. sx7raçXàÇei) , xal toOto xa0aip6pevov.
2. Sur ces caractéristiques des plus anciens emprunts faits par le latin au
grec, cf. M. Leumann, Kleine Schriflen, 1959, p. 156 sq., qui y inclut aussi
gr. 86puÇoC> lat. obrussa (p. 165, 172).
3. J. B. Ilofmann, Lat. Et. Wb., s. v. ; mais voir maintenant Ernout-Meillet 1 ,
128
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
garant. Cherchant pourquoi l’or est si estimé, Pline en
donne, entre autres, cette raison que le feu, loin de le détruire,
augmente sa valeur et fait même la preuve de sa pureté :
quin immo quo saepius arsit, proficit ad bonitatem. Aurique
experimentum igriis est, ut simili colore rubeat ignescatque et
ipsum; obrussam vocant (XXXIII, 59). On désignait donc
par obrussa l’opération consistant à porter l’or à l’incan-
descence pour le purifier. D’où l’on tire la définition obrussa =
« experimentum auri ». C’est en substance ce que disent aussi
les scholiastes grecs qui traitent oêpuÇoç comme adjectif :
Xpuotou à— scpOou, 7roXXàxiç êivjOsvTOç coctte yevécrOai oêpuÇov
(Schol. Thuc., II, 13) ; oëpuÇov, ^puatov to 7raXXàxiç è^Y)Tov, to
xa0ap«TKTov (Soud.). Mais ces notices attestent seulement que
le sens précis du terme s’était effacé. On peut présumer
qu’il a eu une signification plus étroite et plus concrète et
que, comme dans tout procès technique complexe, la dénomi-
nation a été tirée ici d’un élément caractéristique de
l’opération.
Pour la mieux définir, nous avons intérêt à savoir comment
elle se déroulait. Agatharchides de Cnide, qui en 170 av. J.-C.
avait visité les mines d’or égyptiennes, nous a laissé une
description détaillée des procédés employés par les fondeurs
d’or. Diodore s’en inspire étroitement en traitant du même
sujet. Selon Agatharchides, on enfermait le minerai, mélangé
à une certaine proportion de plomb, de sel, d’étain et de son
d’orge, dans un vase d’argile qu’on bouchait hermétiquement,
et on le soumettait dans un four à une cuisson qui durait
cinq jours et cinq nuits sans interruption : ot 8è [ètj/yjTal]
XocSovtsç pi-rpea te y. ai erraOpp) to auvY]Ygivov zl ç ayyoç
xspagEOÜv ÈvéêaXov ‘/.al plÇavTEç xaTà Xoyov toü tcXtjOouç [j.oXloSod
pé'jXov xal yovSpour àXwv xal xaaaiTÉpou [ipa.yù xal xpEOivov 7iiTopov,
xaTOiva èmOsgoi xaXôç ypnocirÉvov xal 7tàvTO0sv yplaavTsç siouoiv
èv xagtvcp 7rév0’ 7]g.épaç xal xàç ïaaç véxTaç, oùSèv SLaXstTrovTEç 1 .
La méthode de ces fondeurs a été analysée par un auteur
moderne, T. A. Richard, qui la transpose ainsi dans les
termes de la technique d’aujourd’hui : « Une fois séparé de
sa gangue, l’or était recueilli et pesé méticuleusement ; puis
on le mettait dans des creusets d’argile dont le couvercle
était soigneusement luté avant d’être placé dans le four.
1. Agatharch. 28 ap. Geogr. Gr. Min. 1, p. 128, où est reproduit aussi le
texte très voisin de Diod. III 14.
COMPARAISONS LEXICALES
129
Pour affiner l’or, on y ajoutait du plomb qui sert de scarifi-
cateur, du sel comme fondant et du son d’orge, agent réductif.
L’étain devait servir à durcir l’or. Le creuset et son contenu
étaient exposés pendant cinq jours à un feu ardent, après
quoi l’or seul restait, un peu réduit de volume. Il contenait
de l’étain. Les autres éléments avaient été absorbés par
l’argile du creuset n 1 .
Ce procédé était employé partout où on travaillait l’or.
Quels que fussent les ingrédients ajoutés au minerai, c’est
dans des vaisseaux d’argile que l’or était soumis à l’action
du feu. Ainsi en Espagne, au dire de Pline, on affinait l’or
dans des creusets faits d’une terre blanche pareille à l’argile
et nommée iasconium, qui seule supportait la cuisson : catini
fiunt ex tcisconio. Hoc est terra alba similis argillae. Neque
enim alia flatum ignemque et ardenlem materiam tolérât
(XXXIII, 69). Eustathe confirme, à propos des x° aV01
d’Homère (II., 18, 470), qu’on se servait de vases de terre en
Grèce pour fondre les métaux : tcrréov §è cm xôavoi cpuacogeva
à'f'fsïa. ev olç al uXai TYjxovTai, a Ttap’ tjjjüv sotlv 7r/)Xiva 2 . Et c’est
encore dans des creusets d’argile poreuse qu’aujourd’hui s’ef-
fectue la coupellation.
Ces données suggèrent une définition plus précise du sens
premier de 86puÇa. Si l’on considère que l’instrument essentiel
de la coupellation est la « coupelle » même, on est conduit à
penser que oêpuÇa désignait proprement ce « vase d’argile »
(ayyo ç xepapisouv, Agatharch.) où s’accomplissait la fusion
de l’or. Ce sens rend compte au mieux des emplois du mot en
grec et en latin. Le xp UCT °Ç (o)6pu^vjç de l’Édit de Dioclétien
est littéralement « de l’or de coupelle » et cette expression a
entraîné xpas°Ç oêpuÇoç, ôopuÇtaxoç où l’adjectif a pris naturel-
lement le sens de « pur, fin ». En latin aurum ad obrussam
«or éprouvé» s’explique comme aurum ad obrussam (exadum),
selon les termes même que Sénèque emploie, argumentum
ad obrussam exigere ; et la locution aurum ad obrussam se
traduira à la lettre comme « or passé à la coupelle, soumis
au creuset ». On observera en outre que la valeur métapho-
rique de obrussa est exactement celle que creuset et même
coupelle ont prise en français. Tout comme Sénèque parle de
1. T. A. Rickard, L’homme el les métaux, tr. fr., p. 88.
2. L’expression xpufràç àTtsçéoç ior épuré» (de àçsi^to), qui est déjà chez
Hérodote, suppose la même technique du creuset.
130
HITTITE ET INDO-EUROPÉEN
obrussa animi, J.-J. Rousseau peut écrire : « Mon cœur s’est
purifié à la coupelle de l’adversité 1 ». L’image se développe
spontanément à partir d’une technique qui elle-même reçoit,
dans les deux langues, le nom du vase où s’affine le métal.
L’anglais offre, avec test, la même image : test « essai, épreuve »
a désigné d’abord l’« épreuve » des métaux précieux ; ce n’est
pas autre chose que l’a. fr. test « vase d’argile (pour l’essai des
métaux) ». Étant donné que le principe de l’opération n’a
pas changé, il semble au moins probable que si le terme cupella
a remplacé obrussa, c’est qu’il en continuait la signification.
Tout cela nous paraît donner consistance à l’idée que oêpuÇoc,
dans la langue qui l’a fourni au grec, désignait un vase d’un
type approprié à l’usage que les fondeurs d’or en faisaient.
On sait au surplus que peu de termes voyagent aussi aisément
d’une langue à l’autre que les noms de vases ou de contenants.
On dispose ainsi d’une donnée plus précise pour déterminer
la nature de l’emprunt.
Quant à la source de cet emprunt, rien n’est dit encore.
Il faut d’abord éliminer certaines possibilités auxquelles on
penserait. L’origine égyptienne affirmée par un glossateur
grec tardif (ttjv 7rap’ AiyuTmoiç Xsyopévyjv SopuÇav, Gloss,
med. Lat.) est sans fondement. Selon une obligeante commu-
nication de M. J.-J. Clère, il n’y a en ancien égyptien aucun
mot ou groupe de mots qui puisse être avec vraisemblance
rapproché de obryza. Le mot égyptien qui sous l’Ancien
Empire désigne le creuset, bd, bd) ou bg, bg), est loin de la
forme grecque 2 . Nous n’avons pas non plus la moindre preuve
que le mot provienne du lydien, malgré la célébrité du Pactole
et des orfèvres lydiens.
Mais par delà les langues immédiatement voisines et à
travers un long espace de temps, nous mettrons gr. 86puÇ<x en
rapport avec le mot hittito-hurri hubrushi. Ce mot est bien
connu dans les rituels hittites et hurri où il est écrit dug hu-
u-ub-ru-us-hi, et aussi, en contexte hurri, hu-u-ub-ru-us-hi-ni,
hu-u-ub-ru-u-hi 3 . Le déterminatif dug garantit d’emblée qu’il
1. Rêveries du. promeneur solitaire (Première promenade).
2. On notera en outre que, selon Lucas, Ancienl Egyptian Materials and
Industries (3d ed. 1948), p. 262-263, « gold was not purifled or reflned in any
way until about the Persian period (525 to 532 B. G.), though the Egyptian
records mention fine gold ».
3. Cf. C. G. von Brandenstein, ZA, NF. XII, 1940, p. 88. Les références
aux textes sont réunies par J. Friedrich, Rev. Hitl. et asian., VIII, 1947-8, p. 18.
COMPARAISONS LEXICALES
131
s’agit d’un vase ; hubrushi désigne en effet un récipient
d’argile qui servait aux libations dans les cultes hurri et
hittite. La structure de la forme hubrushi indique son origine
hurri : c’est un dérivé en -shi (cf. ahru-shi , autre récipient
cultuel) de habur- ou hubur- « terre », attesté en hurri même.
C. G. von Brandenstein en infère avec raison que hubrushi
doit signifier littéralement « Irdenes (Gefâss) ». On le rend
aujourd’hui par « terrine »L Quant aux conditions phonétiques
de l’emprunt, quiconque est un peu familiarisé avec le pro-
blème des laryngales asianiques n’y verra pas de difficulté
sérieuse. En donnant au h sa valeur phonétique approxima-
tive, on obtient pour hubrushi une restitution telle que
’ubrus’i, toute voisine de ÔêpuÇoc. Au surplus, dans l’intervalle
— un millénaire environ — qui sépare les deux mots, le terme
a dû cheminer par des intermédiaires sémitiques (phénicien ?)
avant de pénétrer en grec. Il faut souligner l’accord de sens
entre hubrushi « vase de terre, terrine » et ÔêpuÇoc qui, on l’a
vu, doit avoir signifié « creuset, coupelle ».
Nous ignorons si le hubrushi avait chez les Hurri ou les
Hittites un usage autre que religieux et en particulier s’il
s’employait dans la fonte de l’or. Cependant ce qui accroît
en quelque mesure la probabilité d’un emprunt est que le
nom même de l’« or » en grec est en dernière instance un mot
hurri : xpuaôç, déjà attesté dans mycénien ku-ru-so, vient
bien d’une langue sémitique telle que hébr. et ugarit. harüs ;
mais en sémitique même on sait aujourd’hui qu’il provient
de hurri (mitanni) hiaruhhe « or ». Il y a par ailleurs de
nombreux témoignages, dans les textes cunéiformes, du
commerce actif des métaux qui se faisait à travers l’Asie
Mineure 1 2 . On trouvera peut-être quelque jour les formes
intermédiaires qui ont jalonné le parcours supposé ici du
hurri et du hittite au grec 3 .
1. E. Laroche, Journ. Cuneif. Slud. II, 1948, p. 118. Cf. maintenant
J. Friedrich, Helh. Wb. 1952, p. 75 : huprushi- «Terrine (?) » (jedenfalls wohl
ein Gefâss), et p. 321 : ugar. hbrs.
2. A. Goetze, Kleinasien-, 1957, p. 119-120.
3. L’explication donnée ici de ôêpuÇa peut conduire à une interprétation
vraisemblable du nom de la ville de Abrud en Dacie, dans une région où les
gisements d’or étaient connus et exploités dès la plus haute antiquité, comme
le montre E. Lozovan, Revue internationale d'Onomastique, 1961, p. 277 sq.
INDEX DES MATIÈRES
Abstraits, 90.
Afîriquées, 8.
Agriculture, 107.
Consonantisme, 7.
Dénominatifs (présents), 20.
Désinences verbales, 16.
Dialectologie, 33.
Emprunts, 13, 131.
Flexion pronominale, 66.
Impératif, 18.
Laryngales, 9.
Luwi, 27.
Métallurgie, 126.
Noms d’agent, 95.
Noms de parenté, 101.
Numéraux, 78.
Onomatopées, 125.
Parfait indo-européen, 18.
Parfait périphrastique, 41,
55.
Participe, 27, 30.
Pastorale (culture), 98.
Perfectum, 57.
Prétérit, 16.
Préverbes, 32.
Sifflantes, 7.
Slave, 30, 89.
Suffixes, 88.
Yolontatif, 18.
INDEX DES MOTS CITÉS
HITTITE
ci-, ant-, 107 .
-ahh-, 20 .
akkala-, 107 .
allaniya-, 107 .
-allu, 18 .
allapalih-, 22 .
alwanzahh-, 22 .
ammug, 73 .
-anna, 83 .
anniyatt-, 89 .
andara-, 22 .
andurza, 70 .
-anki, 70 .
anzas, 70 .
apa-, 66 .
appezzi(ya)-, 102 .
ara, 108 .
arawahh-, 21 , 24 .
arra-, 15 .
armahh-, 22 , 24 .
armuwalasha-, 88 .
arnu-, 22 , 70 .
arsanatalla-, 95 .
arsanu-, 22 .
arsk-, 70 .
-asha, 88 .
asiwant-, 8 .
assiya-, 8 .
-asti, 89 .
asuwanini, 36 .
-ail-, 84 .
alta-, 68 , 70 .
eku-, 96 .
ekulara-, 96 .
eshaniltaralar , 101 .
eshar, 70 .
esharnu-, 23 , 26 .
hâ-, 10 .
hahlahhesk-, 26 .
halki-, 68 .
halluwanu-, 23 , 25 .
hantezzi-, 102 .
hanti tiyatalla-, 96 .
happin-, 13 .
happinahh-, 22 , 24 .
hark-, 41 - 65 .
harkanu-, 23 .
harnamniyasha-, 88 .
harnau-, 68 .
harp-, 11 .
hassa-, 14 .
hastâi-, 11 .
hattahh-, 22 , 24 .
hatganu-, 23 , 25 .
hatugi-, 23 .
haddulahh-, 21 , 24 .
heu-, 68 .
hissa-, 13 .
hubrushi-, 130 .
huiatalla-, 96 .
hurkel, 70 .
hurlai-, 70
irmala-, 22 .
isham-, 10 , 88 .
INDEX DES MOTS CITÉS
135
ishamatalla-, 95 .
ishasarwahh-, 22 .
ishiya-, 88 .
ishiulahh-, 21 , 24 .
isiy ahes katalla-, 96 .
idalawahh-, 21 , 22 , 24 .
iyant-, 12 .
ka-, 66 .
kakkaban-, 7 .
karsatt-, 89 .
kardi -, 70 .
kartimmiya-, 68 .
kartimmiyatt-, 89 .
kattera-, 102 .
katterahh-, 21 , 24 .
kunnahh-, 21 , 24 .
kururiyahh-, 21 , 49 .
kutru-, 110 .
kutruwahh-, 21 , 24 .
lahhuwai-, 14 .
lingai-, 68 .
linganu-, 22 .
luzzi-, 105 .
maknu-, 23 , 25 .
maliskunu-, 23 , 25 .
maliyasha-, 88 .
maninkuwahh-, 21 , 24 .
maniyahh-, 22 .
maniyahatalla-, 95 .
marsahh-, 21 , 22 , 25 .
marsanu-, 25 .
mauwa-, 81 .
mayantahh-, 22 , 24 .
mekki-, 23 , 111 .
miyahhuwantahh-, 22 , 24 .
nahsaratt-, 89 .
nai- neyci-, 33 , 39 .
nakkiyahh-, 21 , 23 , 24 .
nada-, 7
newahh-, 21 , 24 .
-nu-, 20 .
nuntariyasha-, 88 .
nuntarnu-, 23 , 26 .
pahhur, 15 .
pai-, 38 .
palhasti, 89 .
panku, 70 .
paprahh-, 22 , 24 .
para uwatalla-, 96 .
parkanu-, 23 , 25 .
pargasti, 89 .
parku-, 70 .
parkunu-, 23 , 25 .
parsnâ-, 52 , 55 .
pë, 32 .
pe hark-, 32 .
pehute-, 38 , 39 .
pennai-, 32 .
pedai-, 32 .
pupu-, 7 .
sahan, 106 .
sakiyahh-, 21 .
sallakartahh-, 21 , 24 .
sallanu-, 23 , 25 .
sannapilahh-, 21 .
sanezzi-, 102 .
sanezziyahh-, 21 , 24 .
sarazzi-, 102 .
sarazziyahh-, 21 , 24 .
sarlatt-, 89 .
siplatniya-, 83 .
siwatt-, 8 .
sûmes, 75 .
suppiyahh-, 21 , 22 , 24 , 25 .
da-, 81 .
daiuga, 78 .
daluganu-, 23 , 25 .
dalugasti, 89 .
dan, 81 .
dan pedassahh-, 21 , 24 .
dankui-, 23 , 70 .
dankunu-, 25 , 26 .
dannattahh-, 21 , 24 .
dappiya-, 22 .
136
INDEX DES MOTS CITES
- tar , -talla, 95.
tar-, tarant-, 119.
tarhan , 49.
tariyanalli-, 86.
tariyasha-, 88.
tarkuwai-, 125.
daru, 70.
dassanu-, 23, 25.
dassu-, 8, 22.
dasu-, 8.
dasuwahh-, 22.
tatrahh-, 22, 24.
taya-, 112.
tayazel, 112.
tepawahh-, 21, 24.
iepnu-, 23, 25.
tepu-, 21, 23, 117.
tera-, 86.
teriyanna, 86.
tug, 73
duianalli, 81.
turiya-, 14.
duddumi -, 84.
wasanna, 9.
watarnahh-, 22.
wehesgatalla-, 96.
wesiya-, 100.
weslara-, 96.
yuga-, 70, 78.
zaluganu-, 23, 25.
Zantarmiasda, 9.
Zappiya, 8 n.
Zirtamiasda, 9.
zi g, 73.
zilipuriyatalla-, 96.
-zzi, 102.
Luwi
annari-, 27.
anni-, 27.
abadi, 74 n.
aranu-, 26.
asharnu-, 26, 28.
-assi, 27.
halalanu-, 26.
hawi-, 12.
immari-, 27.
issari-, 27.
gangataimma-, 28.
kisamma-, 28.
kuwanzunimma, 28
mauwa, 81.
tarmi-, 27.
tati-, 27.
Lycien
ebeli, 68.
pi-, 33.
Lydien
bit, 68.
INDIEN
agrü-, 35.
atasa-, 88.
duddumiliyahh-, 21, 22, 24,
dudduwarant-, 22.
duwa-, 84.
duwan, 84.
duwarnai-, 85.
tuzzi-, 122.
u-, 32.
uizzi, 38.
-un (- hhun , -nun), 16.
unnai-, 32.
unuwasha-, 88.
up-, 125.
uskeskatalla-, 96.
uddai-, 32.
uwate-, 38, 39.
walkisarahh-, 21, 24.
wappiya-, 125.
warnu-, 22.
was-, 45.
INDEX DES MOTS CITES
137
antï(kâ), 107 .
apatya-, 104 .
apnas -, 13
ama-, amum , 71 .
amâtya-, 104 .
aramati-, 108 .
arbha-, 11 .
idânïm, 74 .
idhma-, 30 .
ïsâ-, 13 .
üma-, 30 .
ksâma, 29 .
camasa-, 88 .
gabhasti-, 93 .
gharma-, 29 .
jajnau , 18 .
tadâ, 74 .
tadânïm, 74 .
tark-, 125 .
tâdïtnâ, 75 .
tâyu-, 112 .
tigma-, 29 .
tüsnïm , 75 .
tva, 85 .
dabh-, 117 .
dabhra-, 118 .
dasma-, 29 .
dhur-, 14 .
dhvar-, 85 .
nada-, 7 .
nay-, 36 .
nayana-, 36 .
nâya-, 37 .
nilya-, 103 , 104 .
-nîti-, 36 .
netr-, 36 .
netra-, 36 .
bhîma-, 29 .
miyedha-, 9 .
yadâ, 74 .
yuga-, 79 .
vadharyantïm, 35 .
vadhü-, 35 .
vahat-, 89 .
visvadànïm, 74 .
svasrü-, 35 .
sanituh, 103 .
sanutya -, 104 .
sascat, 89 .
sâman, 10 , 88 .
stïma-, 29 .
stena-, 112 .
steyat-, 112 .
sravat-, 89 .
haras-, 29 .
IRANIEN
Avestique
aêsma-, 30 .
aësa-, 14 .
ayrü-, 35 .
aiwi.nïti-, 36 .
afnah-, 13 .
ar(a)mali-, 108 .
asdngô. gava-, 94 .
âddbaoman-, 118 .
Tsat. vâstra-, 98 .
xrümïm, 75 .
xsmâkam, 76 .
xsmat, 76 .
gardma-, 29 .
gavâslrya-, 99 .
günaoiti, 111 .
Owat, 85 .
dasdmarü-, 36 .
dahma-, 29 .
dqh-, 29 .
ddbav-, 118 .
tâya-, 114 .
tâyu-, 114 .
nay-, 35 .
myazda-, 9 .
pa-, 33 .
138
INDEX DES MOTS CITÉS
pascqidya-, 104.
vad-, 35.
vaiïaryu-, 35.
va8ü-, 35.
vaôrya-, 35.
vastra-, 97.
v az-, 9.
vahma-, 30.
vâdaya-, 36.
vâstar-, 97.
vâstra-, 97.
vâstrya-, 98.
râOdma-, 29.
sima-, 29.
hanard, 103.
hazahvan-, 1 14.
Vieux-perse
anusiya-, 104.
nay-, 37.
aram. typl-, 115.
Pehi.evi
bïm, 29.
nïtan, 37.
parthe w’ d’g , 37.
Persan
bayôg, 36.
sumâ, 75.
xus(r)ü, 35.
Ossete
fæ-, 33.
farast, 82.
næuædz, 82.
SOGDIEN
’wsh, 35.
’nxrwzn, 9.
t’y-, 115.
w8wh, 36.
Khwarezmien
t’h-, 115.
wu&, 36.
Khotanais
: bây-, 37.
stena-, 113.
Pa§to
wal-, 37.
Pamirien
| wâ S-, 37.
TOKHARIEN
j mak, 112.
: nekwa, 18.
tark-, 125.
yàr-, 15.
yok-, 96
ARMÉNIEN
barjr, 70
govest, 95.
hangist, 95.
Jerm, 29
loganam, 15
p’axust, 95.
GREC
! aï0o[i.ai, 30.
I acpsvoç, 13.
à<p vsioç, 13.
, Savjvat, 29.
I Skvoç, 79.
, SwSsxa, 86.
I ISvov, 34.
svoç, 79.
IÇu, 104.
zmaca., 104.
0£pp.6ç, 29.
xaxxàêi), 7.
INDEX DES MOTS CITÉS
139
xcü[jwcÇm, 127.
XoeTpov, 14.
Xo4w, 14.
[AÔcÇoc, 127.
[xéyaç, 111.
vlÇu, 15.
oêpuÇa, 126.
oyp-oç, 107.
ôpcpavoç, 11.
7r:p66aTov, 12.
TTjiWoÇ, 116.
TY)TY], 116.
TOpÉW, 119.
TOpOÇ, 119.
TOpCOÇ, 119.
cp^, 32.
xspv^, 15.
myc. kuruso, 131.
re-wo-, 15.
LATIN
anniculus, 79.
ara, 14.
au-, 33
bïmus, 79.
comissor, 127.
dis-, 86.
ducere, 40.
duo, 86.
era, 80
formus, 29.
habere, 55 sq.
lauô, 14.
massa, 127.
monuï, 18.
obrgza, 127.
occa, 108.
omen, 10.
orbus, 11.
os, 11.
pono, 33.
seges, 89.
teges, 89.
lasconium, 129.
trimus , 79.
GOTIQUE
alabrunsts, 93
ansls, 93.
arbi, 11.
baurans, 83.
daufs, 84.
dis-, 86.
dwnbs, 84.
framapeis, 104.
mitaps, 89.
nipjis, 103, 104.
numans, 83.
sundro, 103.
twis, 86.
piuda, 122.
piudans, 123.
wopjan, 126.
Vieux-haut-allemand
angust, 91.
faran, 40.
kunsl, 93.
lidan, 40.
warm, 29.
widomo, 34.
ail. Lager, 124.
IRLANDAIS
aith, 107.
allas, 107.
da, dau, 85.
fedid, 34.
loathar, 15.
mell, 88.
nâr, 107.
niab, 34.
niach, 33.
niam, 34.
140
INDEX DES MOTS CITES
niath, 33.
orbe, 11.
taid, 116.
gaul. Petrucorii, 86.
Tricorii, 86.
Vocorio, 86.
LITUANIEN
dveigys, 78.
edestis, 94.
gudrus, 110.
-lai, 19.
mêlas, 88.
nesamas, 28, 31.
svecias, 104.
varpstis, 94.
vedù, 34, 39.
VIEUX-SLAVE
drugü, 109.
gorçste, 29.
nesomü, 28
obïstï, 104
-ostï, 89.
pa , po , 33.
tajï, 116.
tatï, 116.
vedenü, 83.
vedç, 34.
vüpili, 125.
AUTRES LANGUES
akkad. bubu, 7.
kakkabânu, 7.
hurri ahrushi, 131.
hubur, 131.
hiaruhhe, 131.
égyptien bd, b g, 130.
hébreu liarüs, 131.
arabe et persan ibrlz, 126
finnois orpo, 11.
turc urdu, 124.
TABLE DES MATIÈRES
Avant-propos 5
Chap. I. Remarques sur la phonétique 7-15
Chap. II. Questions de morphologie verbale 17-40
Chap. III. Le parfait périphrastique 41-65
Chap. IV. La flexion pronominale 66-77
Chap. V. Formation de quelques numéraux 78-87
Chap. VI. Suffixes nominaux 88-106
Chap. VIL Comparaisons lexicales 107-131
Index des matières 133
Index des mots cités 134-140
IMPRIMERIE A. BONTEMPS, LIMOGES (FRANGE)
DEPOT LÉGAL : 3» TRIMESTRE 1962